Après « Les saules », roman noir rural, Mathilde Beaussault revient avec un roman noir social, « La colline ». Le roman débute par la découverte d’un nouveau-né, vivant, dans une benne à ordures, à Rennes. Dans les tours d’immeubles autour, Monroe se vide de son sang. Par la pensée, elle s’échappe et remonte vers « La colline », où elle a passé plusieurs mois. Alors adolescente fracturée, Monroe arrivait dans ce lieu-dit perdu nommé Le Rocher. Elle y a échoué, épuisée, mutique, portant déjà dans son corps un secret que les mots n’étaient pas encore en mesure de formuler. Autour d’elle, il n’y avait presque rien, mais il y avait l’essentiel : une maison isolée, des collines, Jacques, un voisin discret, et cette grand-mère, Madeleine, si singulière.
Le roman navigue ainsi entre deux temporalités, souvenirs et moments présents. « La colline » prend son temps pour raconter lentement ce qui a été subi, ce qui a été tu et ce que signifie continuer à vivre.
« La colline » est un roman très incarné, assurément dû à l’écriture de Mathilde Beaussault. Tout passe par des sensations, des gestes au rythme des saisons. La colline est un organisme vivant qui respire par elle-même, et offre à Monroe, le personnage principal, une véritable respiration par rapport à son quotidien à Rennes. Cet univers l’enveloppe, mais reflète également un moment de pause dans son existence. Il y a, dans de nombreux passages, quelque chose de très sensoriel qui laisse à penser que la nature devient le seul langage possible quand les mots viennent à manquer.
Cette puissance émotionnelle est l’une des grandes forces du livre et invite à ressentir la rudesse d’un lieu. Elle capte également avec une belle acuité le traumatisme de la chair, à la fois dans le corps qui se recroqueville et dans la conscience trouée d’une adolescente en état de choc.
L’autre personnage qui tient la dragée haute est celui de Madeleine, qui n’est pas sans rappeler celle d’avant l’aube. Elle possède la rudesse de ceux qui ne parlent pas pour ne rien dire et qui vivent au rythme des saisons. Elle est dotée de douceur et d’une forte intuition. Si elle n’est pas démonstrative, elle construit pourtant une relation très forte avec sa petite-fille à travers des gestes, et une présence. Elle offre une possibilité d’apaisement, sans obligation de mots. Ainsi, un temps de repos singulier s’ouvre qui autorise un axe de transmission entre femmes : transmission du savoir, des gestes, d’une certaine forme de résistance. Car Madeleine est détentrice d’une force souterraine, un don, pourrait-on dire, de réparer les corps et les âmes des vivants. Alors que « La colline » apaise Monroe, Madeleine guérit à sa façon.
Pourtant, c’est ici que quelques réserves s’invitent… Que fait l’autrice du don de guérisseuse que Madeleine transmet à Monroe ? Une idée magnifique, très « Coulonienne » (voir « La langue des choses cachées » et « Le visage de la nuit ») qui reste totalement inexploitée. Elle ouvrait une voie rare, au croisement du corps, de l’héritage féminin, du soin et du mystère qui aurait ajouté du mystère à la noirceur. Monroe aurait été non seulement une survivante, mais également une héritière. Une reine en son royaume. Ce don avait tout pour devenir le fil conducteur le plus fort du roman. Cette retenue a laissé pour moi un vide, car Mathilde Beaussault installe quelque chose qui ne se réalise pas, et c’est fort dommage.
De plus, « La colline » est un roman choral. Plusieurs personnages s’y expriment à la première personne du singulier. Sauf Monroe, dont le témoignage est traité à la 3e personne. Il est vrai que le centre du roman est ainsi bien resserré autour d’elle, mais la relation du lecteur avec elle n’est jamais totalement fusionnelle. Si ce parti pris peut se comprendre, Monroe est une jeune fille dans un état de dissociation, incapable d’accéder librement à ses propres émotions, le choix narratif (et sa cohérence) ne suffit pas toujours à produire l’émotion et la tient même à distance. J’ai regardé Monroe de l’extérieur, d’en haut, sans jamais tout à fait apprivoiser ses émotions.
Enfin, la dernière partie que j’appellerai « hospitalière » refroidit sensiblement l’aspect si romanesque du roman. Si cette partie a une logique, puisqu’elle ancre l’histoire dans la réalité des procédures et du soin, qu’elle dit que survivre n’est pas guérir, que le monde reprend toujours ses droits, elle a soufflé les braises de mes émotions. En quittant « La colline », ses odeurs, le feu, la maison de Madeleine, l’hôpital a pris toute la place en tassant l’intensité des pages précédentes. Cette partie a été pour moi moins habitée et moins sensorielle.
Cependant, je dois admettre que la fin est sublime et qu’elle a su faire chavirer mon cœur.
Ce retour de lecture n’est pas simple parce que « La colline » est traversée de belles pages. L’écriture fait exister les lieux et les corps comme peu de romans y parviennent. Les personnages secondaires existent vraiment et ne sont pas négligés. Mais, les trois regrets cités plus haut restent tenaces : un don de guérisseuse laissé en suspens, Monroe tenue à distance, et une dernière partie qui, pour moi, relâche ce que le roman avait jusque-là bien tenu.
« La colline » vous attend. Faites-vous votre propre idée.
Ce roman n’est pas un service de presse.
Sortie : 6 mars 2026
336 pages, 19,90 euros
Existe au format audio pour les Éditions Thélème, lu par James Gonin, 8h29 d’écoute.
Je vais déjà lire « les saules », pour me faire une idée de ce que peut présenter l’autrice.
Je sens qu’il t’a manqué quelque chose dans cette lecture.
Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Très beau retour de La colline avec des éléments que je n’avais pas perçu que tu expliques très bien.
Les saules est pour moi meilleur mais comme tu le dis parfaitement bien .
Faites vous votre propre avis.
Tout à fait : il m’a manque quelque chose …
Voilà, ce n’est que mon avis 😉
Encore une chronique passionnante à lire. Il y a des romans ou des auteurs vers lesquels je me tourne sans même lire une chronique ou le résumé. Mais il y en a d’autres, comme celui-ci, ou j’ai besoin d’en savoir un peu plus avant de me lancer, histoire de voir, au moins à peu près, si c’est une lecture pour moi. Je m’y plongerais peut-être.
Tente peut-être en audio.
Je suis curieuse, j’ai prévu de le lire, mais quand ? 🤷🏻♀️
La nuit ? Dormir c’est très surfait 😂
😂 je suis une psychopathe, pas un vampire 😂
Bonsoir, je viens d’acheter ‘les Saules ». J’aurais déjà une idée sur le style de l’auteure.
Merci pour la chronique