Aude Bouquine

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Le visage de la nuit de Cécile Coulon

Dans « Le visage de la nuit», le dernier roman de Cécile Coulon, le lieu mentionné s’appelle le Fond du Puits, comme dans « La langue des choses cachées ». D’instinct, je sais que nous sommes à nouveau entre la fable noire et le conte. Le village n’a pas encore livré tous ses secrets… comme dans son précédent roman, l’autrice nous entraîne par le fond, dans un récit âpre et sombre qui fait naître l’effroi et la compassion dans un même souffle. 

Au commencement, une image terrible : un enfant de sept ans au visage détruit par la maladie. Le regarder semble insoutenable. Sauvé de la mort par un guérisseur, il vivra en payant à la mort son tribut, le prix de son apparence. Son père, fou de chagrin et de dégoût, l’abandonne. C’est le prêtre du village qui le recueille, assisté de Madame, une ancienne institutrice devenue aveugle. Tous deux vont élever cet enfant entre les murs de l’église, loin des regards du monde. Il devient « Le visage de la nuit». 

Encore une fois, Cécile Coulon économise les temps, les prénoms pour construire un récit intemporel. Ce village oublié pourrait appartenir à n’importe quel siècle. Il y a quelque chose d’archaïque dans cette communauté qui fait penser au Moyen Âge, dans ses peurs, dans sa cruauté latente. Mais après tout, aujourd’hui, au creux des villages reculés, les rebouteux, l’utilisation des plantes et l’incantation aux esprits ne sont pas si invraisemblables. L’écrivaine convoque l’atmosphère des contes, mais pour mieux en détourner les codes… Ici, le monstre n’est jamais celui que l’on croit. 

Lorsque la nuit entre en scène, elle devient le seul espace où l’enfant peut se déployer sans être immédiatement assigné à son visage. La nuit efface les contours, égalise les corps et autorise une rencontre avec une petite fille qui vient d’arriver au Fond du Puits. « Le visage de la nuit» peut maintenant déployer toute sa force dans ce jeu de miroirs entre deux enfants aux destins parallèles. D’un côté, le garçon défiguré. De l’autre, une petite fille qui protège un frère doté d’une singularité. Car ce frère reclus, protégé par sa famille qui a fui la ville pour s’installer là, est lui aussi condamné à l’invisibilité.

Quelle maestria que cette symétrie ! Cécile Coulon montre que la norme sociale broie aussi bien ceux qui s’en écartent par défaut que par excès. Ces deux enfants vivent la même relégation, subissent le même enfermement. Leurs familles respectives érigent toutes sortes de murs, physiques et symboliques afin de les soustraire au monde. Sauf que ces murs voulus protecteurs ne le sont pas vraiment… Ils isolent, ils étouffent les enfants et le lecteur avec eux. 

La nuit devient alors leur manteau, un espace de tous les possibles. C’est dans l’obscurité que le garçon défiguré trouve une forme de liberté. C’est là qu’il rend la dignité à ceux qui ont péri. Le garçon répare ce qui peut l’être et redonne de la beauté aux corps brisés. C’est aussi dans la nuit qu’il croise la sœur de l’enfant cloîtré. Ils marchent ensemble dans le noir, l’un derrière l’autre pour ne pas se voir, et ils parlent. Simplement. Ainsi, ils existent en dehors de leur apparence. Ensemble, ils sont « Le visage de la nuit». On ne peut qu’être touché par la façon dont Cécile Coulon montre comment l’affection profonde peut naître précisément là où le regard s’efface. 

Pourtant, des événements viennent faire exploser un récit saisissant de beauté. La violence des hommes frappe. L’escalade de l’horreur est en marche. Frontale. Inexorable. L’Homme devient rétif à ce qu’il ne comprend pas, ou jaloux de ce qui est considéré comme une injustice. Cécile Coulon montre comment la peur se transforme en haine, comment une communauté peut basculer dans la barbarie, comment des visages ordinaires, les habitants, deviennent les monstres du récit. 

« Le visage de la nuit» est un roman dérangeant qui ne distribue pas un pardon facile. Personne n’est tout à fait innocent. Les adultes qui pensent protéger le(s) garçon(s) sont aussi ceux qui les enferment. La sœur du garçon captif est elle-même victime de l’emprise familiale et franchit une ligne irréversible. Cette zone trouble où la souffrance engendre la souffrance, et où les victimes deviennent parfois bourreaux nous sommes sommés de la voir en face. 

L’écriture de Cécile Coulon porte tout cela avec une intensité remarquable. Sa langue des choses cachées est charnelle, tendue. Elle sait dire la texture des choses, terre, peau, sang. Ses phrases ont cette qualité rare d’être à la fois précises et poétiques. Quand le texte se fait plus lent, plus contemplatif, l’autrice nous replonge de manière inopinée dans la noirceur la plus totale. Ce rythme, ces respirations, épousent les mouvements de la nuit. 

En refermant le livre, j’ai ressenti de l’admiration pour cette autrice qui sait écrire sur la monstruosité sans désigner de monstres. Elle démontre que nous sommes tous capables d’en devenir un. « Le (vrai) visage de la nuit» est celui de la cruauté ordinaire, celle qui se terre en chacun de nous et n’attend qu’une occasion pour surgir. La différence reste insupportable à ceux qui se croient « normaux » et l’enfermement, même dicté par l’amour, reste une prison. Dans cette fable noire et cruelle sur la condition humaine, « Le visage de la nuit» nous plonge face à nos propres abîmes. Acceptez d’entrer dans la nuit pour entrevoir une autre forme de lumière.

Ce livre n’a pas été offert en service de presse.

Editeur : L’Iconoclaste

Sortie : 8 janvier 2026 

21,90 euros


Chronique : La langue des choses cachées, Cécile Coulon.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

19 réflexions sur “Le visage de la nuit, Cécile Coulon.

  1. Anonyme dit :

    Bonjour Cécile Coulon est une grande écrivaine mais pourquoi s’obstine t’elle à écrire des livres aussi sombres ? Son avant dernier livre est terrible de noirceur et d’horreur. J’avais du le lire devant donner mon avis dans un groupe de lecture. Cécile Coulon sera toujours encensée par la critique dite « bien pensante ». Aujourd’hui par les temps si difficiles que nous vivons, je ne peux plus trouver de l’espoir dans l’écriture de Cécile Coulon. Mais plutôt dans celle de Pierre Lemaître que vous avez chroniqué hier, qui est pour moi, celui qui redonne l’envie de lire par son extraordinaire écriture. Mis à part ça j’apprécie vos chroniques. Vos doutes de début d’année sont légitimes quant à la poursuite de votre activité, c’est normal. Mais continuez, vive la lecture.

  2. Aude Bouquine dit :

    Bonjour, je comprends bien votre commentaire, mais pour ma part je suis toujours très attirée par le roman noir et subjuguée par son écriture. Il est clair qu’il faut choisir son moment pour la lire. Merci pour vos encouragements 😉

  3. Céline C. dit :

    J’aime beaucoup cette auteure, notamment sa poésie. « La langue des choses cachées » a été une très belle lecture, et j’espère pouvoir lire celui-ci, que tu nous racontes très bien, et cela renforce mon envie de le découvrir. Merci pour cette belle chronique Aude.
    PS : Je vis dans un village reculé, dans la diagonale du vide, je connais très bien le milieu rural, et il y a bien longtemps que les rebouteux, des anciens, n’existent plus (sauf peut-être quelques coupeurs de feu), et que le doliprane est arrivé jusqu’à nous 😉

  4. Anonyme dit :

    Bonjour Madame,
    Je suis nouveau sur votre site. Et je viens de lire votre blog sur ce livre et sur le dernier de Mr. Pierre Lemaître. Merci beaucoup pour votre écriture exceptionnelle et votre passion et motivation. Grâce à des personnes comme vous, ça donne vraiment envie de lire. De ce pas je vais acheter de suite ces 2 bouquins. A vec un peu de retard, je vouhaite de passer une exceptionnelle année 2026.

  5. Aude Bouquine dit :

    Je vis dans un village aussi la plupart du temps. Je ne voulais certainement pas être offensante… dans le mien flotte un parfum de mystère quand même que j’aime énormément avec des personnes qui ont quelques « dons » particuliers. Ta remarque sur le doliprane me fait sourire. Sans doute ai-je mal formulé quelque chose… pardon, pardon

  6. Aude Bouquine dit :

    Bonjour 👋
    Merci beaucoup pour ce commentaire qui me fait très plaisir car donner envie de lire des livres que j’ai aimés a toujours été ma motivation. Revenez me dire ce que vous avez pensé de vos deux lectures. Je vous souhaite une très belle année à vous aussi. Amicalement, Aude

  7. laplumedelulu dit :

    J’aime bien te lire Aude, ça me fait plaisir de te voir avec une si belle chronique. Merci à toi pour le partage 🙏 😘

  8. Aude Bouquine dit :

    Merci ☺️

  9. laplumedelulu dit :

    🥰

  10. Céline C. dit :

    Tu n’as rien dit de mal ou mal formulé quelque chose Aude, ne t’inquiète pas ! Je suis « sensible » dès que l’on évoque le milieu rural, il est souvent dénigré parce que mal connu (et j’ai lu il y a peu de temps un roman noir/polar « Les saules » qui m’a « hérissé le poil » tant j’ai trouvé que c’était mal venu d’en parler ainsi, alors que l’auteure semble le connaitre). Comme tu le dis si bien, il flotte parfois, dans ces villages, un parfum de mystère que je connais bien et que j’adore ! Vraiment, il n’y a pas d’offense dans tes propos 🥰, je suis juste une fervente défenseuse du monde rural 😉

  11. Aude Bouquine dit :

    Je serai très curieuse de savoir ce que tu as relevé dans Les Saules. Ça m’intéresse

  12. À le lecture de cette chronique, j’hésite à me lancer ! Toi qui me connaît : pour moi, ce livre ?

  13. Aude Bouquine dit :

    Lis d’abord le précédent : la langue des choses cachées, dispo en poche

  14. J’aurais tendance à penser que ce roman me plairait, son histoire, ses mystères, sa noirceur, mais j’ai peur que cette lecture soit trop malaisante. Peut-être pour plus tard.

  15. Sandrine dit :

    J’ai arrêté il y a peu mon audio lecture de « La langue des choses cachées ». Je trouvais ça très long et ne suis pas du tout entrée dans cette histoire aux personnages si improbables. Je ne retournerai probablement pas dans ce village…

  16. Aude Bouquine dit :

    Aïe … Je l’ai lu mais pas écouté en audio.

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