« Les Promesses orphelines » se tient « au confluent d’un rêve et d’une réalité ». Traversées par une mémoire faite de gestes minuscules, de grands élans, et d’immenses espoirs, ces promesses que l’on fait enfant, finissent souvent par retrouver leur tuteur. Telle la barbe à papa de la fête foraine, elles collent aux doigts et au coeur. Né en 1946, Gino, le héros de cette histoire, est le fils d’un immigré italien qui travaille sur « le plus haut téléphérique du monde » (l’aiguille du Midi). Il est fasciné par ce père qui travaille au cœur des grandes inventions du siècle. C’était alors l’époque des Trente Glorieuses, où toutes les innovations se créaient à Paris. Gino, lui, part vivre à la campagne. Il a l’impression de passer à côté de la modernité…Pourtant, c’est dans ce petit village qu’il a rencontré une fillette qui deviendra le fil rouge de toute son existence. La boule à neige qu’il a achetée chez un forain ce jour-là lui sert de talisman.
Puisqu’il n’est pas très doué à l’école, il comprend rapidement que raconter des histoires l’aide à conquérir le coeur des gens. Il faut dire que la Vieille tante qui lui rend parfois visite aiguise son appétence en la matière. Et des histoires, il s’en raconte… Comme celle de devenir polytechnicien alors que son carnet de notes est mauvais. Jusqu’à ce qu’il réalise qu’il peut participer à de grands chantiers sans en être l’ingénieur. C’est à cet instant que Gino est électrisé par un nouveau projet très avant-gardiste : celui de l’Aérotrain, qui relira plusieurs villes à plus de 400 km/h. Imaginez un peu : cette machine futuriste fonctionne sur des coussins d’air ! Enfin, un rêve à sa mesure ! Rêver grand, rêver beau, c’est tout Gino ! En sus, l’élan pour cette drôle de machine est collectif. « Les Promesses orphelines » trouve sa pulsation.
Le roman s’ouvre sur la fin de sa vie, ce moment propice où les questionnements existentiels fusent : « Qu’est-ce qui fait une vie réussie ? Succès professionnel ? Succès amoureux ? Succès familial ? Amical ? Social ? Moral ? » Gino tient des carnets dans lesquels il raconte son parcours. Mais, ce raconteur d’histoires, à l’instar de son auteur, va emboîter récits de vie, biographies de certains personnages, images d’actualité et slogans de publicité. Ce kaléidoscope de récits qui s’entremêlent et se répondent devient des histoires à sauver, en les racontant. « Il faut écrire… sinon on va les oublier », puisque « ce qui est lu est immortel ». « Les Promesses orphelines » se sauvegardent… avec des histoires, encore des histoires, toujours plus d’histoires. C’est précisément cette mise en abîme qui permet d’ouvrir un espace d’émotion d’une pureté absolue. La vie n’est-elle pas une succession de tentatives ?
En toile de fond vient viroler le souvenir de Roxane, la fille de la boule à neige, celle qui demandait la réplique dans sa répétition de « Cyrano de Bergerac ». Les années passant, il ne l’oubliera jamais. Depuis le coeur de la boule à neige, la partition du sentiment amoureux passe par plusieurs étapes, ardentes attentes, cruelles déceptions, élans passionnés, abandons éprouvés. Dans la boule à neige, « Les Promesses orphelines » sont autant de serments que de désirs de figer le temps. Elle sert autant de baromètre émotionnel que de métaphore du récit lui-même. « Le couple de danseurs s’enlaçait dans la boule à neige ». Elle est un marqueur de temps et d’identité.
Gilles Marchand a de l’imagination et du talent à revendre. À côté de ses vies superposées, un père dynamique, une mère obstinée, une Vieille tante fantasque, il narre la grande épopée technique de l’époque. L’excitation, les changements, les rêves, les bouillonnements de cerveaux. Les existences fourmillent au rythme de l’époque. Mais Gino est un rêveur, ne l’oublions pas. Un rêveur qui rêve et doit apprendre à agir et notamment à se regarder exactement comme il est : parfaitement imparfait. Tout un apprentissage….
J’ai beaucoup aimé la façon dont Gilles Marchand orchestre la partition de ce roman. D’abord, il est totalement hybride, renforcé par des encarts au gré du récit. Je vous recommande vraiment d’aller écouter la version audio lue par Laurent Natrella, absolument brillant dans son interprétation. L’écriture très orale de l’écrivain, joyeuse, chantante, inventive, nécessitait une version lue. L’ensemble est jubilatoire, tant les émotions se succèdent et se transforment. À certains moments, « Les Promesses orphelines » s’écrit à la jonction du roman historique et du sensible, à mi-chemin entre archives et journal intime. Gilles Marchand maîtrise la grammaire des intensités, des rythmes et des couleurs. En alternant le récit et des ruptures de récit, il nous fait danser de joie dans sa boule à neige.
J’ajoute que son écriture est formidablement musicale : des refrains reviennent, des rimes se promènent (le livre audio permet de le comprendre instantanément). La phrase inonde puis se rétracte comme une vague. Elle sait être drôle, tendre ou se faire plus grave. De plus, au-delà de la plume, les références musicales sont nombreuses, citées ou non. Alors que la Vieille tante tient le tempo des Beatles ou des Kinks, les yeux battent la mesure à la lecture, et ses mélodies reviennent nous chatouiller la mémoire. Le lecteur se retrouve alors dans un diapason affectif où la bande-son est un instrument qui sert à « faire passer la tristesse »… Dans « Les Promesses orphelines », on sent le texte écrit pour être dit. Il avance à pas cadencés et étend son souffle romanesque.
Pour conférer à ce texte un engouement total, il fallait créer de beaux personnages après avoir imaginé une belle histoire. Gino, ce petit rêveur nourri d’histoires, possède la générosité du coeur. La Vieille tante lui a transmis l’appétit de vivre. Et grâce à ce cadeau, Gino crée l’enthousiasme autour de lui. Optimiste dans le fond, il parvient à garder une foi indéfectible dans l’avenir et une vraie passion pour le progrès. Généreux, il sauve les autres sans en avoir conscience, et bien avant se sauver lui-même. La Vieille tante a le franc-parler qui pétille. Au fond, c’est une sage, un mentor pour Gino qu’elle élève presque comme un fils. Passeuse de mots et d’idées à réfléchir, elle assure que « le rock fait passer la tristesse ». Toujours à l’écoute, jamais avare de paroles réconfortantes, elle fait partie de ces personnages qu’on adore aimer. Enfin, j’ai été séduite par « la dame de l’Institut français d’opinion publique » qui vient régulièrement s’enquérir du degré de bonheur de ses ouailles. « Diriez-vous que vous êtes très heureux, assez heureux ou pas très heureux ? » Quelle bonne idée que ce personnage qui relance sans cesse l’incipit : « Qu’est-ce qui fait une vie réussie ? »
Notre statut d’humain rend nos promesses faillibles. Et alors ? Nos moments vécus altèrent notre jauge du bonheur. Et alors ? Ce qui est sûr c’est que « Les Promesses orphelines » nousrend vivants et qu’il déploie une fascinante puissance mobilisatrice de rêves. Gilles Marchand, comme Gino, est un incroyable raconteur d’histoires où l’humanisme, l’espoir, et le réalisme magique viennent envahir nos vies. En définitive, ce roman tient toutes ses promesses, et, comme une main posée sur l’épaule, il dit que rien n’est perdu tant qu’on en fait de la littérature. Une étoile filante dans cette rentrée littéraire. Faites un vœu, laissez pousser vos rêves.
Editeur : Aux Forges de Vulcain
Sortie : 22 août 2025
288 pages, 20 euros
Existe en format audio pour Audiolib, lu par Laurent Natrella, 6h14 d’écoute
D’autres avis sur le roman – Babelio –
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Comment finir en larmes ? En lisant ta chronique, tellement elle est magnifique. Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Un ressenti touchant de sensibilité, merci !
Magnifique ! Comme tu le sais, j’avais adoré Le soldat désaccordé, lu également par Laurent Natrella, et j’avais bien l’intention de lire celui-ci aussi (en audio). J’aime la musicalité de l’écriture de Gilles Marchand, qui rend d’autant plus à l’écoute, je trouve.
J’ai été extrêmement touchée par le soldat désaccordé, ce qui était totalement inattendu ! J’aimerais tenter celui-là et tu viens de me convaincre de le faire en audio !
Merci 😉
Je crois même qu’il va organiser des rencontres musicales sur ce texte. Ça peut être très intéressant 😉