Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Exploser tout bas de Genevieve Jannelle

Certains romans nous choisissent au moment où « Exploser tout bas » reste la seule option possible. Je l’ai commencé un matin où j’étais si fatiguée de moi-même que j’avais envie de retourner le couteau dans mes propres doutes… C’est difficile de toujours porter la famille  à bout de bras sans sentir que vous réussissez à la voir s’épanouir vraiment.

Claude est mariée et mère de trois filles en bas âge. Elle travaille, gère le quotidien et les imprévus de la maisonnée qui grippent l’organisation. 

En réalité, à quarante ans, elle étouffe et tout craquèle à l’intérieur d’elle. Elle ne sait plus qui elle est, comment se porte son couple,  ni comment continuer sans exploser tout haut.

C’est sans filtre que Geneviève Jannelle aborde la charge mentale comme dépossession de soi. Et je dois dire que certaines phrases m’ont arrêtée net, un coup de taser n’aurait pas fait moins mal avant de tourner la page.

« En ayant des enfants, je me suis mise dans une case, une boîte, je me suis stationnée. Et j’ai accepté. J’ai accepté tous les sacrifices qu’il fallait faire pour lancer ces petits êtres dans la vie. Pour leur mettre des mots dans la bouche et des idées dans la tête. Pour les élever, dans tous les sens du terme. » Il ne s’agit pas seulement de burn-out maternel, mais de remise en question totale de la vie de famille et de la vie de couple. 

Dans « Exploser tout bas », l’autrice lève le tabou de la maternité et du « merveilleux » qui l’accompagne pour dire sans tricher ni mentir ce qu’elle engendre vraiment. 

« Être mère. Le rôle qui vous remplit le plus intensément. Qui vous vide le plus intensément. Qui vous siphonne, que dis-je!»  

Outre la fatigue, la charge mentale de la mère de famille, la nécessité de faire son job d’avocate avec professionnalisme, ce qui manque vraiment à Claude, c’est du temps. 

« Entre la femme, l’amoureuse, la sportive et l’avocate, je crois pouvoir affirmer que j’avais réussi à construire une version de moi qui me plaisait assez. Or, depuis que “mère” est venu s’ajouter à mes titres, je me désappartiens. Mes heures, mon corps, mon espace ne sont plus à moi. Mes pensées non plus. Il n’y a plus de place pour penser. Plus d’errance. Plus de silence. Et dans la longue liste de toutes ces choses qui sont à faire, il y en a des dizaines pour les autres avant celles qui me concernent. Je ne me rends jamais aussi loin sur cette liste. » 

« Désappartenir », voilà un verbe bien parlant, inexistant dans le dictionnaire, mais qui  pourtant, correspond exactement au ressenti de nombreuses femmes.

Le seul moment qu’elle s’accorde encore est celui de son jogging. Pour le reste, le couple surnage dans un océan de devoirs, d’obligations et d’injonctions du quotidien. On ne vit plus ensemble, mais l’un à côté de l’autre. Colocataires, « partners in crime », oubliez les soirées  à se papouiller ou à se dorloter. L’autre devient un ennemi sur lequel passer ses nerfs et ses ressentiments. 

« Est-ce qu’on réussirait, nous, à s’attendre jusqu’à ce qu’on émerge de l’autre côté de notre tourbillon? Pouvait-on être si peu ensemble, pendant si longtemps, puis se retrouver et retrouver notre amour, intacts, après le chaos? » 

Cette question-là, je pense que beaucoup de couples se la posent sans jamais oser la formuler à haute voix…

Jusque-là, rien d’original, me direz-vous. Des thématiques traitées mille fois sans réelles recettes magiques à proposer. Sauf que, dans « Exploser tout bas », Claude a l’occasion de vivre une vie parallèle sans mari attitré, sans enfants, où elle est partenaire dans un grand cabinet d’avocats pour lequel elle ne compte pas ses heures. Qui est alors Claude dans ce multivers ? Est-elle heureuse ? Où sont ses failles, sachant que la perfection n’existe pas ? 

C’est là que « Exploser tout bas » cesse d’être un simple bilan pour devenir une vraie proposition littéraire.

« Exploser tout bas » offre un espace de réflexions à toutes les mères débordées, épuisées par le quotidien, et qui se demandent chaque jour ce qu’elles fichent là. En donnant à Claude les moyens fictionnels de vivre une autre vie, sans passer par la case mauvaise mère ou épouse ingrate, Geneviève Jannelle contourne les thématiques de l’amertume maternelle ou de l’instabilité conjugale pour les aborder telle une expérience humaine ordinaire. 

Ainsi, Claude n’est pas un monstre, et toutes les femmes qui ressentent la même chose qu’elle ne le sont pas non plus. Les regrets, les ras-le-bol, les déceptions et autres exaspérations ont le droit d’être exprimés à voix haute et sans jugement.  

Si vous êtes mère, que vous manquez de souffle, que vous cherchez une bulle d’oxygène, et que vous vous jugez sans arrêt sur la façon dont vous faites les choses, sur celles que vous avez oublié de faire, sur celle que vous êtes et celle que vous n’êtes pas, « Exploser tout bas », devrait vous aider à déculpabiliser. Le « vous n’êtes pas seule » vous procurera un peu de douceur dans cette étape de la vie où les doutes sont omniprésents. 

Quant à savoir comment Claude a basculé dans cette autre vie, je vous laisse le découvrir. Un chemin non pris permet aussi de rassurer celles qui ont foncé tête baissée dans la maternité et la vie de couple. 

En refermant le roman, je n’ai pas eu envie de vérifier ce que j’aurais raté. J’ai pensé que j’avais fait du mieux possible, et que c’est normal de ne pas tout maîtriser. J’ai simplement eu envie de poser ma tête sur une épaule pour apprendre à respirer.

Achat personnel, chronique non rémunérée.


Editeur : Québec Amérique

Sortie : 4 août 2026

200 pages, 12,99 en version numérique.

Découvrez aussi : Prendre son souffle, Geneviève Jannelle.

Lien vers les éditions Québec Amérique

3 réflexions sur “Exploser tout bas, Geneviève Jannelle.

  1. Yvan dit :

    Je suis content de relire une de tes chroniques.
    Elle est particulièrement dure et habitée, éprouvante à lire mais très parlante…

  2. Aude Bouquine dit :

    Pas facile, pas facile… de se remettre à écrire. J’essaie de faire au-moins une heure par jour pour faire travailler mon cerveau.
    Le problème avec les îles désertes c’est que tu as du temps pour penser… un peu trop sans doute. Je t’embrasse, profite bien de tes vacances. Bises à Domi. On se voit à ton retour 🥰

  3. nathaliesci dit :

    Je vois plusieurs personnes autour de moi à qui je pourrais offrir ce roman !
    Quant à moi, les enfants ayant quitté le nid, on se retrouve en couple, sereins.

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