« Le Club des enfants perdus » de Rebecca Lighieri s’ouvre sur une promesse intrigante : celle de découvrir les portraits intimes d’une famille à travers la voix du père, Armand, premier narrateur. Marié à Birke et père de Miranda, le récit d’Armand nous plonge dans une atmosphère lourde, dense, où se révèlent les tensions familiales complexes. Le texte explore les difficultés de communication au sein de cette famille singulière, et met en lumière l’incapacité de Miranda à s’intégrer et à se connecter pleinement au monde qui l’entoure.
Armand et Birke forment un couple singulier, uni par leur amour du théâtre, si fusionnel que trouver une place parmi eux semble mission impossible. Armand, homme égocentrique, se targue d’une vision bien à lui de l’amour et du désir, du couple, de la famille et de son métier de comédien. Ogre insatisfait et insatiable, toujours prompt à exiger plus, il se distingue par sa verve, et son humour. (On sourit beaucoup dans « Le Club des enfants perdus ») Quant à Birke, elle possède cette beauté évanescente qui attire les regards, toujours en concurrence avec son mari, prompte à susciter l’admiration autant que l’agacement. Elle entretient avec sa fille des rapports très compliqués.
Ce qui est plus troublant que leur couple, c’est la manière dont ils gèrent leur rôle de parents. Leur fille, Miranda, d’apparence fragile et introvertie, est le fruit de cette union bancale. Armand la contemple avec une sorte de dédain mêlé d’une admiration forcée, frustré de ne pas retrouver en elle l’énergie qu’il espérait, incapable de saisir pourquoi leur fille se montre si distante, si indifférente au tourbillon de la vie qu’ils tentent désespérément de lui imposer.
Miranda est un mystère irritant, une réminiscence de faiblesses qu’Armand hait chez Birke et qu’il refuse d’accepter en lui-même. Armand et Birke sont les architectes de leur propre malheur, condamnés à s’enliser dans un quotidien morose où leur amour s’étiole et où leur fille s’échappe. Incapables de voir au-delà de leurs frustrations respectives, ils se complaisent dans une vie de reproches et de désenchantement, laissant leur relation s’étioler comme un vieux tableau rongé par l’humidité. Un couple aussi mal assorti que tenace, uni par le dégoût autant que par l’amour.
Dans « Le Club des enfants perdus », tout est là pour accrocher le lecteur : une famille d’acteurs de théâtre, un père brillant et flamboyant, une mère distante, et au milieu, Miranda, si fragile, incapable de s’épanouir dans un environnement qui semble pourtant taillé sur mesure pour elle.
Ce qui frappe d’emblée dans cette première partie, c’est la justesse des émotions. À travers les yeux d’Armand, le lecteur prend la mesure de la distance grandissante avec sa fille, celle-ci demeurant une énigme pour lui. Sait-on jamais ce qui se passe dans la tête du « Club des enfants perdus »… La subtilité avec laquelle Rebecca Lighieri met en scène les nuances de cette relation père-fille est d’une considérable finesse. On ressent la frustration d’Armand face à l’apathie de Miranda, son incapacité à comprendre ce qu’elle traverse et qui elle est. La plume de l’auteure est ici immersive, juste, et parvient à saisir toute la complexité des émotions de ses personnages.
Cependant, et c’est mon avis, cette force qui fait la qualité de la première partie s’effrite dans la seconde. Dès lors où Miranda devient narratrice, le récit perd en profondeur malgré les révélations que sa voix apporte au lecteur. Le changement de ton, avec l’apparition d’une prose plus crue, est relativement brutal et m’a considérablement désarçonnée. Le langage de Miranda, truffé d’expressions familières et d’argot, m’a semblé forcé et artificiel. Est-ce une tentative de capturer une « voix jeune » ? Le résultat est un revers dans le sens où je n’ai pas pu m’identifier à cette jeune femme au même âge (et pourtant, mes émotions de vie de jeune adulte ressemblent aux siennes !). Au lieu de rendre Miranda plus vivante ou plus authentique, ce changement de style la rend dramatiquement caricaturale. Je me suis alors sentie soudainement déconnectée du texte, là où j’étais précédemment engagée émotionnellement.
« Le Club des enfants perdus » a pour objectif de montrer la véritable personnalité de nos enfants. Derrière des sourires factices, un mal-être grandissant, et une solitude extrême. Le jugement sur la façon de vivre des parents, de leurs défauts et de leur milieu social m’a fortement agacée. Un sentiment de malaise et de culpabilité est né, qui laisse entendre que quoi que nous fassions, nous, parents, ne peut trouver grâce aux yeux de nos enfants. Miranda m’a exaspérée par son insatisfaction chronique, pauvre petite riche, son absence de reconnaissance et le procès à charge, constant, qu’elle fait à ses parents (certes imparfaits, comme tous les parents…). Ce syndrome de la critique facile a suscité un rejet total de la fonction « compassion » que j’aurais pu/dû ressentir pour cette jeune femme qui vit à l’ombre de deux monstres sacrés et peine à trouver, croit-on, sa place.
L’un des aspects les plus frustrants de cette deuxième partie est l’introduction confuse du registre fantastique. Ce qui avait commencé comme une exploration psychologique fine de la dépression de Miranda se transforme en un récit étrange, avec des bruits de cloches et une « présence malveillante » que Miranda ressent. Loin du roman d’Hervé le Tellier, « L’Anomalie », ou encore plus récemment de « Dors ton sommeil de brute » de Carole Martinez, ces touches de surnaturel dénaturent l’intrigue et affaiblissent l’ensemble. (je précise que je ne suis absolument pas réfractaire à l’introduction de ce choix narratif, bien au contraire.) La force du début, basée sur une tension subtile et réaliste, s’évapore, remplacée par un scénario confus et déroutant. Ce qui aurait pu être une métaphore puissante des tourments intérieurs de Miranda devient une farce (une tragédie mal jouée ?), dépourvue de crédibilité.
De plus, les dialogues de cette deuxième partie sont lourds, vulgaires, sans épaisseur et souvent le reflet d’une gamine qui joue à des jeux dangereux en tapant du pied. Là où la première partie laissait de la place à l’interprétation, à l’émotion et même parfois au rire (malgré, par exemple des scènes de sexe très explicites), la seconde semble vouloir choquer, sans réel but si ce n’est démontrer à quel point Miranda va mal. Rebecca Lighieri semble avoir perdu le fil de ce qui rendait « Le Club des enfants perdus » touchant, et tout ce qui restait de la finesse du début est englouti dans une prose caricaturale.
Enfin, la longueur du texte pèse lourdement sur le lecteur. Ce qui aurait pu être un récit tragique sur la fragilité humaine, les attentes parentales et les ressentis « adulescents » se transforme en un roman-fleuve où l’ennui finit par prendre le dessus. Les circonvolutions de l’état émotionnel de Miranda ont eu raison de mon intérêt et ont dilué la force de son propos initial. « Le Club des enfants perdus » se termine cependant de façon magistrale !
En conclusion, « Le Club des enfants perdus » est un roman qui laisse un sentiment partagé. La première partie, portée par la beauté de la langue et une écriture délicate, réussit à capter l’attention grâce à la complexité des personnages et à la richesse des thèmes abordés, notamment celui du théâtre qui sert de toile de fond. Rebecca Lighieri excelle dans la description de ce milieu artistique, tout comme dans l’exploration subtile de ce qui se joue derrière les apparences familiales et les masques sociaux. Cependant, lorsque Miranda prend la parole, le récit perd de sa finesse initiale. La tentative de l’écrivaine de nous faire pénétrer l’esprit tourmenté de Miranda, bien que pertinente dans son intention, se heurte à un langage qui empêche une réelle empathie. C’est d’autant plus frustrant que le sujet principal, l’exploration des pensées et du mal-être des jeunes derrière une façade souvent trompeuse, demeure fascinant.
« Le Club des enfants perdus » reste une œuvre marquante par sa capacité à sonder les non-dits et les frustrations d’une famille engluée dans ses propres contradictions. Rebecca Lighieri parvient, par moments, à nous immerger dans un univers intime et troublant, et sa plume conserve une poésie et une justesse indéniables. Une œuvre inégale, mais qui mérite d’être lue pour ses éclats de vérité et la profondeur de son propos sur la relation parent-enfant.
Ah les histoires de familles, sujet éternel (surtout pour toi) ;-). Je te sais ouverte au mélange des genres, mais c’est un art qu’il faut savoir maitriser, en trouvant le bon équilibre
Voilà… tu me connais 😉
C’était mon premier de cette écrivaine, je ne pensais pas dire ça un jour mais trop de plume et pas assez d’émotions….
tu as résumé cet équilibre difficile qu’il faut trouver
Le coup de cœur de mon libraire préféré, il m’attend donc …
A voir
Le coup de cœur de beaucoup de monde, il faut effectivement le tenter.
Pas pour moi, en ce moment, car je n’ai pas envie de me confronter avec ce que mes (beaux-)enfants pourraient penser de moi 🙈
J’imagine aisément…
Avis mitigé, mais intéressant, je passe mon tour cette fois ci, sinon ma whislist va demander le divorce. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘
Ce n’est pas le genre de livre dont j’ai envie en ce moment, mais peut-être plus tard. Je me le note quand même.
par exemple des scènes de sexe très explicites, c’est une façon trés édulcorée de dire qu’il s’agit de pornographie avec des a coté scatologiques. Il est indigne que ce document ait été distribué à des mineurs dans le cadre du prix « Goncourt des jeunes »
Je suis bien d’accord ( mais ma chronique était déjà suffisamment sévère…) je ne vois pas ce que cela apporte au récit. Si j’ai bien compris, il y a beaucoup de scènes de sexe de ce genre là dans ces autres romans… donc je m’arrête là.
Comment en est-on arrivé à aimer ce genre de livre ? La santé mentale de mes semblables semble affectée. Comment peut on donner ce livre à des adolescents en pleine construction de leur libido. Ce livre est immonde, sodomie, scatologie, sexe, viol, inceste et pour finir suicide. Quel bel avenir pour nos enfants et que devons nous montrer ? L amour oui le vrai, sincère entre personnes qui s aiment c’est beau
Ce livre est pour la décharge
Je suis d’accord… ce livre est extrêmement problématique et le fait qu’il soit dans le Goncourt des lycéens l’est encore plus.
Je suis d’accord sur le côté lourdingue de la deuxième partie. Moi non plus je n’ai pas réussi à ressentir la moindre sympathie pour Miranda, et son comportement autant que son langage m’ont paru outrés. J’ai par contre bien aimé le personnage d’Armand, dont la construction, paradoxalement (puisqu’il s’agit d’une sorte de force de la nature), est beaucoup plus subtile. J’aime aussi la virtuosité narrative de l’autrice. Elle fait des choix narratifs, thématiques et stylistiques audacieux, quoi qu’on puisse en penser. Mais effectivement, je ne l’aurai jamais donné à lire à des ados!!
Merci ☺️