« De mort lente » commence le 6 avril 2009, quelque part en France. Nabil regarde son fils Léonard dormir. Le petit a 2 ans 1/2 et une terreur sourde étreint Nabil « car ça va trop bien. Tant d’harmonie ; cet amour si viscéral qu’il exhume les peurs les plus ancestrales. Peur qu’il arrive quelque chose à Léo, peur des maladies, peur des accidents, peur du bonheur, peur d’y croire, peur du deuil, peur du vide, de cette folie qui embrase les tripes… » Le roman se construit en deux parties, deux histoires que le lecteur suit de front : celle de la famille de Nabil et de sa femme Marie, et celle de Philippe Fournier, biochimiste, directeur de recherche au CNRS, membre de l’académie nationale de médecine, consultant pour le Monde et nouveau membre de la Commission européenne sur le règlement des pesticides. Plus tard, il sera rejoint par Franck, journaliste au Monde. Tous ont un point commun : ils ont osé s’interroger sur le rôle des perturbateurs endocriniens, des risques, et des maladies qui en découlent. Certains le vivent de plein fouet, d’autres se battent pour qu’éclatent une prise de conscience et une marche vers la justice. Ils vont TOUS subir une implacable vendetta orchestrée par le lobby de l’industrie chimique. « Et la machine à diffamer s’accélère, détruisant tout sur son passage. », « Nécrosé, le réel succombe au virtuel le plus putassier, faisant de leur vie un enfer 2.0 »
Michaël Mention nous fait traverser les époques, jonchées d’épiphénomènes liés à notre histoire tout en respectant un fil conducteur, toujours le même, qui devient de plus en plus encombrant, de plus en plus visible, de plus en plus problématique, de plus en plus dangereux.
Si vous avez déjà lu cet auteur, peut-être connaissez-vous sa patte : un énorme travail de recherche, une immersion totale dans son sujet, l’omniprésence de mélodies qui truffent le roman. Plus qu’un roman, « De mort lente » est un chant : un chant insurrectionnel qui oblige à une prise de conscience. Vouloir ignorer les faits, consentir à un aveuglement volontaire revient à les accepter. Cette déclaration de guerre va vous remuer les tripes et catalyser une révolte interne que vous ne soupçonnez même pas.
Révolte et écœurement sont les deux premiers mots qui me viennent à l’esprit en refermant le livre. Dans notre monde où « l’image a supplanté le réel », Michaël Mention nous colle une immense tarte en plein visage pour nous remettre les pieds sur terre. 85000 substances sont répertoriées dans le monde, sans inclure les pesticides, les cosmétiques et les additifs alimentaires. Un système extrêmement vicieux dont les industriels sont les premiers bénéficiaires, un jeu dangereux où il faut : tester la capacité d’adaptation humaine. « Tant que nous ne serons pas sept milliards de cancéreux, ils feront tout pour continuer à se faire du fric », parce qu’évidemment le nerf de la guerre est bien là : l’argent.
L’omniprésence de références musicales annonce des évènements majeurs. Michaël Mention vous colle des morceaux dans la tête et les associe, dans l’imaginaire collectif, à des faits. Impossible alors de ne pas sentir cette lente, mais implacable montée en puissance de l’anxiété au fil des chapitres. L’identification des problématiques est limpide, se veut manichéenne même si les choses ne sont finalement pas aussi simples : « (…) une substance n’est pas “un peu” ou “beaucoup” cancérigène, elle l’est ou pas. » ou encore « Ils jouent sur les mots ? Faisons pareil. Un perturbateur endocrinien, comme son nom l’indique, ça perturbe. S’il ne perturbe pas, c’est qu’il n’en est pas un. » Avez-vous déjà appréhendé la puissance des lobbys ? L’auteur va vous en donner un aperçu : tous les coups sont permis.
Il est des livres qui devraient tomber entre toutes les mains, des livres indispensables, vitaux. Des livres dont les sujets devraient engendrer une prise de conscience, une action, une réaction, et encourager à prendre les « armes ». Des livres qui posent de vraies questions : « Les bébés naissent-ils pré-pollués ? », font état de faits indiscutables « … nous vivons de plus en plus vieux, mais de plus en plus contaminés. », des livres citoyens écrits pour dénoncer des faits, et informer. « De mort lente » est inspiré de faits réels. Toute tentative de vouloir minimiser les faits serait totalement absurde, indigne de notre intelligence et de notre capacité à raisonner.
Michaël Mention démontre avec force la puissance de frappe des lobbys, les limites des commissions, la guerre des mots, et la valeur du « critère de puissance ». Ceux qui les combattent sont frappés du « sceau de l’infamie ». Le dernier tiers du roman est un matraquage dans les règles de l’art de la composition des produits de grande consommation. « De mort lente » ouvre incontestablement les yeux, il pose une identification honnête des problématiques. Notre monde est un monde ignoble et souillé où la guerre de la communication est enclenchée depuis longtemps. Ce n’est pas tellement dire, c’est comment le dire. Vous allez prendre une bonne leçon et réaliser à quel point la forme est primordiale.
Pour dire la vérité, je ne me suis jamais intéressée à ce sujet, je ne me suis jamais sentie vraiment alertée. Bien sûr, ma fille de 25 ans a été nourrie au biberon, dont la tétine contenait du Bisphénol A. Je n’ai jamais vécu à côté d’une usine transformant des déchets, jamais eu à subir de maladies inhérentes à la pollution intentionnelle de nos sols, jamais fréquenté de personnes se battant contre ces géants. Et pourtant, « De mort lente » m’a touchée au-delà de ce que j’aurais pu imaginer. D’abord parce qu’il faut savoir en parler sans ennuyer, ensuite parce qu’il faut être capable de créer une forme d’addiction du lecteur pour un sujet a priori ennuyeux, et il faut se mettre à son niveau et ne pas l’abreuver de données scientifiques hermétiques et soporifiques. Vous avez remarqué que des gens de plus en plus jeunes ont des problèmes de santé, des développements de cancer ? Que des nouveau-nés sont frappés de diagnostics de plus en plus fréquents tels que l’autisme ou des troubles de l’attention ? Vous avez certainement entendu parler des scandales du Médiator, du Levothyrox ? De gens qui témoignent en faisant part des effets secondaires de leurs traitements et qu’on fait passer pour des dingues ?
« La vérité a sa fierté, elle se donne rarement le premier soir. », c’est un peu ce que Michaël Mention cherche à nous faire comprendre. Pour la trouver, il faut la débusquer. « De mort lente » est totalement immersif, effarant sous bien des aspects, mais éclairant pour celui qui veut bien voir.
Un roman citoyen et nécessaire, une photographie précise de notre époque, un chant moral et éthique.
« De mort lente » ressort en version numérique revue et augmentée par les éditions Belfond. Ceci est une chronique déjà publiée lors de la sortie initiale du livre.
Lien vers la chronique d’Yvan blog EmOtionS
LES GENTILS, Michaël Mention – Belfond, paru le 2 février 2023.
voilà qui ne peut que convaincre ceux qui sont passé à côté ! Michael Mention est indispensable, personne ne peut en douter à te lire.
Merci d’avoir eu l’idée de remettre ce livre à l’honneur. Tu as eu tout à fait raison : c’est un excellent roman ♥️
Allez je note en gros, je note en gros, je ne fais que ça avec vous deux. Vous êtes de vils tentateurs, Yvan et toi Aude. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘