Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Il faudrait leur dire de Carène Ponte

Certains romans nous regardent les lire, comme s’ils savaient ce qu’ils allaient réveiller en nous. L’écoute du livre audio de « Il faudrait leur dire » a rouvert un pan entier de mémoire, de la fin de l’adolescence vers l’âge adulte. Un peu comme si j’avais pu rouvrir une armoire que je croyais fermée depuis longtemps. Celle où l’on range les étés qui semblaient ne jamais devoir finir, les liens qu’on jugeait indestructibles, avec cette certitude que les amitiés les plus fortes sauraient tenir tête au temps, à la vie, à tout. Alors, du haut de mes cinquante ans, j’ai beaucoup de choses à leur dire. 

En 1995, Florence, Julie, Ludivine, Anthony, Alexandre et Adrien viennent d’avoir le bac. « Il faudrait leur dire » qu’ils se trouvent encore dans cet entre-deux fragile et précieux où l’on croit entrer dans la vie sans mesurer vraiment ce qu’elle va exiger en échange. 

Ils ont l’élan des premiers départs, la légèreté de ceux qui ignorent encore ce qui les attend, et cette confiance absolue que seule la jeunesse autorise, qui fait croire qu’une bande d’amis peut traverser n’importe quoi. 

Alors, lors d’un rendez-vous à l’annexe, ils se promettent de se revoir, à intervalles réguliers, quoi qu’il advienne. Une promesse lancée comme ça, à cause d’une chanson. Une promesse pour ne pas se perdre de vue. 

Car, Carène Ponte le sait, et le lecteur le comprend très vite : « Il faudrait leur dire » qu’on ne se promet jamais de se retrouver avec autant d’ardeur si l’on ne sent pas déjà, imperceptiblement, qu’un monde est déjà en train de se refermer derrière soi. Ces retrouvailles programmées sont le pouls du roman et son coeur battant. Elles disent la peur de voir s’effacer ce qui nous a construits. Elles disent aussi le refus de laisser les études, les amours, le travail, les déménagements, les enfants, les deuils et les renoncements disposer de ce « nous » qui allait de soi. À dix-huit ans, on croit encore qu’une parole donnée suffit à faire tenir tout ce que les années voudront séparer. 

« Il faudrait leur dire » qu’on peut s’aimer profondément et ne plus marcher au même pas. Car, la vie, elle, ne respecte aucun serment. Elle frappe là où l’on se croyait solide, sans préavis, ou sans justice. Elle fatigue, elle use, elle redessine les contours de ce qu’on croyait être. Florence découvre que le courage ne met pas à l’abri de la solitude.

Julie apprend qu’être brillante n’empêche ni la blessure ni la violence feutrée de certains regards.

Ludivine mène un combat intime que les autres ne voient pas toujours.

Anthony porte en lui les débris d’une image de lui-même qu’il lui faudra déconstruire pièce par pièce.

Alexandre comprend que la douceur ne protège pas des secousses.

Adrien, lui, fait rire, mais l’humour est parfois la manière la plus élégante de ne pas sombrer.

Carène Ponte leur laisse l’épaisseur nécessaire pour exister et permet de faire émerger leur part d’ombre. 

Ce que l’écrivaine parvient à transmettre avec beaucoup de finesse, c’est que rien de tout cela ne reste finalement cantonné à l’intime. « Il faudrait leur dire » que les blessures privées finissent toujours par déborder sur les liens les plus anciens. On ne revient pas vers nos amitiés adolescentes de la même façon quand on a honte de ce que la vie a fait de nous, quand les mots peinent à être prononcés, quand la fatigue de la vie inonde tout, quand le réel a grignoté jusqu’à l’image qu’on avait de soi.

Il y a, dans ces retrouvailles, quelque chose de confortable et de cruel à la fois : on y retrouve les autres, mais on y mesure aussi, parfois douloureusement, la distance qui nous sépare de la personne qu’on croyait devenir. Et cela, le roman le montre parfaitement bien. 

« Il faudrait leur dire » que l’amitié ne se défait pas seulement dans les grandes ruptures, les trahisons fracassantes, les scènes que l’on rejoue longtemps. Elle s’effiloche aussi dans les silences, les appels qu’on ne passe pas, les nouvelles qu’on ne donne pas, les vérités qu’on reporte, les pudeurs qui paralysent. On peut aimer quelqu’un très fort et ne plus savoir comment lui parler. On peut lui rester fidèle en pensée tout en s’éloignant dans les faits. On peut vouloir protéger un lien et l’abîmer quand même, simplement parce qu’on ne trouve plus le chemin. L’amitié n’est finalement pas si différente de l’amour.

Le titre est si bien trouvé… « Il faudrait leur dire » que, dans une vie, on vacille, qu’on regrette, qu’on a peur, qu’on voudrait être compris, qu’on aime encore. Mais l’existence passe, et ce qu’on garde pour soi finit par peser bien plus lourd que tout ce qu’on a avoué. 

J’ai été profondément touchée par chaque personnage, malgré l’étiquette qui lui est attribuée au début du roman. « Il faudrait leur dire » qu’ils sont tous bien plus vastes que ce qu’ils semblaient être au lycée.

Florence n’est pas seulement la loyale, elle est une femme qui tient debout.

Julie n’est pas seulement la jeune femme brillante, elle porte aussi une blessure enfouie sous une maîtrise impeccable.

Ludivine ne se résume pas à son malaise, elle porte quelque chose de plus enfoui que ce qu’on perçoit en surface.

Anthony n’est pas seulement un mauvais garçon, il a poussé de travers.

Adrien n’est pas seulement le drôle de la bande, il est aussi celui qui éclaire les autres.

Alexandre n’est pas seulement l’idéaliste aux aspirations simples, il est aussi celui que la vie éloigne peu à peu de son rêve initial. 

Ce roman m’a d’autant plus remuée qu’il s’adresse directement à ceux qui ont aujourd’hui une cinquantaine d’années. Il ne raconte pas seulement leurs histoires, mais aussi un peu la nôtre, les cassettes qu’on s’échangeait, les chansons cultes qu’on chantait à tue-tête, les séries dont on attendait chaque nouvel épisode, les longues discussions dans un lieu rien qu’à nous, les étés entiers à l’extérieur sans téléphone dans la poche.

« Il faudrait leur dire » agit comme une porte dérobée vers un passé commun, fait remonter une manière d’aimer, d’attendre, de se retrouver, de grandir, redonne une texture aux souvenirs. 

C’est sans doute pour toutes ces raisons que la lecture (ou l’écoute) bouleverse autant. « Il faudrait leur dire » qu’en lisant ce roman, on ne pense plus seulement à Florence, Julie, Ludivine, Anthony, Alexandre et Adrien. On pense à sa propre bande. À ceux qu’on voyait chaque jour sans imaginer qu’un jour on cesserait de les voir. À ceux dont on connaissait les gestes, les silences, et les blagues. À ceux qu’on pensait impossibles à perdre. À ceux qui se sont éloignés, à ceux qui sont restés. À ceux qu’on aimerait revoir une fois pour vérifier ce qu’il reste d’eux dans nos mémoires.

Ce roman touche au coeur parce qu’il réveille une corde sensible…  La nostalgie d’une époque que l’on croyait parfaite où certains liens semblaient indestructibles. 

«Il faudrait leur dire » est ancré dans l’émotion, mais sans forcer les larmes. Il parle vrai. Et lorsque c’est le cas, un roman trouve toujours son chemin jusqu’à nous. Le temps n’arrache pas toujours les êtres de façon spectaculaire, parfois, il les éloigne doucement. Il transforme les fidélités en présences irrégulières, les certitudes en questions, les promesses en rendez-vous de plus en plus difficiles à honorer. Mais le texte dit aussi qu’il existe des amitiés qui résistent autrement, un peu de travers, un peu cabossées, et pourtant toujours vivantes malgré les couches du temps. 

Pour résumer, «Il faudrait leur dire » raconte les caps franchis presque malgré soi, les fêlures que l’âge adulte révèle ou produit, les rêves que la vie corrige sans demander la permission, et les fidélités mises à l’épreuve. Plus encore, il met en lumière les êtres qui ont compté au moment où l’on se construisait et qui n’ont jamais vraiment cessé de vivre en nous. 

Comme il est difficile de quitter Florence, Julie, Ludivine, Anthony, Alexandre et Adrien… Cela revient à refermer notre propre boîte à souvenirs. « Il faudrait leur dire » qu’à vingt ans, on se promet de se revoir comme on se promet de ne jamais changer, avec une sincérité absolue et une ignorance totale de la vie. Mais ce n’est pas grave. L’important est d’y croire. Le plus difficile est de le rendre possible.

Merci Carène pour cette plongée dans une époque où l’on rêvait grand et fort. 

Ce roman n’est pas un service de presse.

Editeur : Fleuve

Sortie : 2 avril 2026

304 pages, 19,95 euros

Existe au format audio pour Lizzie, lu par Rachel Arditi et Sylvain Agaësse, 5h52 d’écoute

Découvrez aussi : Nous les moches, Jean Michelin.

Des livres audio pour l’été.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

8 réflexions sur “Il faudrait leur dire, Carène Ponte.

  1. heroic017102ca99 dit :

    Bonjour et merci pour cette chronique. Le livre est sur ma table de chevet prêt à être lu dès que j’aurais terminé Volare. Le thème me parle et me donne envie de plonger dans la vie de cette bande en me rappelant cette période de passage à l’âge adulte qui commence à s’éloigner de plus en plus mais reste ancrée dans ma mémoire.
    Hâte de lire ce livre.

  2. laplumedelulu dit :

    Tu me fais pleurer tellement c’est joli ce que tu as écrit.
    Merci à toi pour le partage 🙏 😘

  3. Denis dit :

    Je lis presque exclusivement des romans noirs; mais je vais m’essayer dans d’autres thèmes. C’est de votre faute; car vos textes sont sublimes et on a pas le choix que de lire vos recommandations. D’ailleurs je me demande si on devrait pas vous priez d’écrire un livre avec les résumés de vos résumés
    Bravo Madame et bonne continuation
    Denis

  4. Encore une merveilleuse chronique que tu nous livres Aude ! Je ne me serais pas forcément dirigée vers ce roman, mais finalement, je pense qu’il pourrait beaucoup me toucher.

  5. Probablement pas un livre pour moi, mais cette chronique me parle de Marie, Aurore, Inès, Sophie, Alexis, Jean-François, François et Julien… 🥹

  6. Aude Bouquine dit :

    Je pense que l’histoire peut parler à tout le monde. On a tous une bande en tête
    Audio ?

  7. Aude Bouquine dit :

    En audio je t’assure que ça fonctionne super bien 😉. Et oui j’ai vu qu’il était dans ta WL ♥️

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