Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Le Maskilili est une créature légendaire du folklore guyanais. Il ressemble à un enfant, mais en réalité c’est un monstre qui se déplace en forêt la nuit, mange des piments ou des grains de café et a la particularité d’avoir les pieds à l’envers. Darwyne Massily est un petit garçon d’une dizaine d’années, né dans l’urgence en pleine jungle, qui a la particularité d’avoir les pieds à l’envers. Sa mère, Yolanda a beaucoup de mal à supporter ce handicap, elle si belle, capable de séduire le cœur de n’importe quel homme, est jalousée par les autres femmes de Bois sec. Cela ne l’empêche pas de ramener ses conquêtes à la maison, au désespoir de Darwyne qui voit arriver ces « beaux-pères » comme des malédictions, des entraves entre l’amour de sa mère et lui-même. Car, ce que souhaite Darwyne plus que tout au monde c’est d’être aimé par sa mère. Or, à chaque nouveau beau-père, les punitions tombent à une régularité métronomique, comme si Yolanda devait choisir entre l’amour d’un homme et son fils, incapable d’en aimer deux à la fois, et comme si le nouvel homme de sa vie, forcément parfait mettait la lumière sur le handicap de son fils. Darwyne est « Un petit pian. Une sale bête. Une saloperie de macaque répugnant. » aux yeux de sa mère, tant et si bien qu’il fait l’objet d’une dénonciation anonyme auprès des services sociaux pour maltraitance. Mathurine, assistante sociale, passionnée par la faune et la flore, ouvre une enquête et décide de venir à la rencontre de ce petit garçon étonnant. 

Bois Sec. C’est là que vivent Yolanda et Darwyne. Un bidonville qui se construit de plus en plus haut sur la colline. Autour d’eux, la forêt amazonienne, épaisse, luxuriante, un environnement protecteur pour qui sait l’apprivoiser, inquiétant pour qui cherche à la dompter à tout prix. Dans le carbet où vivent Darwyne et Yolanda, dans les hauteurs les plus reculées, la forêt fait entendre ses droits. Les hommes sont sur son territoire, débroussailler, couper, défricher est un véritable mythe de Sisyphe, la nature reprend toujours le dessus. Cette jungle est l’un des personnages phares du roman, car c’est grâce à elle que Darwyne respire. Elle est le poumon de cet enfant assimilé à un animal, un enfant dont il faut « redresser » les pieds, et qu’il faut « redresser » tout court, comme si les punitions très inventives de la mère avaient pour but de faire cesser l’amour dérangeant et fatiguant de ce gosse qui demande trop. Être aimé, c’est trop demander. C’est étouffant cet amour dont Yolanda ne sait quoi faire et qu’elle ne partage pas. 

« Darwyne » est un roman noir qui regroupe principalement deux histoires : celle d’un enfant un peu particulier, exceptionnel sous bien des aspects, dans sa vie quotidienne et celle d’une rencontre entre une assistante sociale et ce même petit garçon. Ce que ne voit pas la mère, la singularité de ce petit bonhomme, Mathurine, celle qui peine à devenir mère, le voit. Les liens qui vont se créer petit à petit entre ces deux protagonistes un peu cabossés, qui se rapprochent grâce à la terre nourricière, sont le cœur du roman. Colin Niel raconte, sur la pointe des pieds, les interactions des êtres, confie peu à peu les secrets des portes closes, dévoile les blessures, révèle à nos yeux un monde magique et envoûtant dans lequel une nouvelle respiration est possible, et lie deux êtres qui n’auraient jamais dû se rencontrer. À de nombreuses reprises, il brouille les pistes, laisse croire des choses qui sont le pur produit de notre interprétation pour livrer la vérité crue quelques pages plus tard. Le choc de cette réalité est bouleversant, la frontière entre bien et mal si ténue…

Colin Niel interroge souvent des thématiques qui font écho en moi. Dans « Entre fauves », il questionnait la vindicte populaire sur les réseaux sociaux, le prédateur et la proie et nous faisait même partager les pensées d’un lion. Dans « Darwyne », il pénètre au cœur de l’amour maternel et de l’amour filial, fouille la relation d’osmose qui peut exister entre un être humain et la nature. Récit un peu fantasmagorique, peuplé de légendes et d’êtres parfois insaisissables, le roman nous plonge dans un univers envoûtant, voire ensorcelant, où un petit garçon « handicapé » se révèle être exceptionnel. Tout est une question de perception et de rencontres. Colin Niel fait résonner les voix, celle de l’enfant, celle de la nature et démontre avec dextérité que les apparences sont souvent trompeuses. Demain est notre présent en construction et l’auteur se plaît à nous le rappeler sur différents sujets dont il est plus que légitime de se préoccuper. « Darwyne » est un roman délicat, d’une belle justesse, qui invite au voyage de l’imagination et de la réflexion.

ENTRE FAUVES, Colin Niel – Éditions du Rouergue, sortie le 2 septembre 2020.

3 réflexions sur “DARWYNE, Colin Niel – Le Rouergue noir, sortie le 24 août 2022.

  1. laplumedelulu dit :

    Ta chronique nous immerge en Guyane, merci à toi Aude. 🙏😘

    1. Aude Bouquine dit :

      Ça donne envie de s’y rendre 😉

  2. Yvan dit :

    Un très beau roman, touchant

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