Aude Bouquine

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Wallace de Colin Niel

« Wallace» est un petit garçon de neuf ans qui vit aux portes de la forêt Amazonienne. Sa mère, Mathurine, travaille pour la protection de l’enfance. Nous l’avions déjà rencontrée dans l’excellent « Darwyne » sorti aux éditions du Rouergue, en août 2022. Dans ce précédent roman, l’intrigue était focalisée sur la vie de Darwyne Massili, un jeune garçon de 10 ans, handicapé, qui vivait à Bois Sec, un bidonville situé à côté de la jungle. C’est dans le cadre de ses fonctions que Mathurine a fait sa connaissance. « Une rencontre que jamais Mathurine ne pourra oublier, ancrée en elle comme le plus vif de tous ces souvenirs d’éducatrice. Parce que Darwyne avait un don inexplicable : dès qu’il quittait la ville, dès qu’il s’aventurait dans le sous-bois, il devenait différent. Plus à l’aise que n’importe où ailleurs. Comme doté d’une connaissance de la forêt qui paraissait totale. Comme s’il avait accès à tout, entendait tout, voyait tout, y compris ce qui reste invisible aux sens humains. »

 « Wallace » pourrait être un spin-off de « Darwyne ». Même si les deux ouvrages peuvent se lire, indépendamment, je recommande vivement de les découvrir dans l’ordre pour profiter au maximum de ce nouvel opus. 

« Wallace» s’ouvre dix ans plus tard et explore la relation du garçon avec sa mère. Comme tous ceux de son âge, Wallace est surtout intéressé par les jeux vidéo, et se préoccupe assez peu du monde qui l’entoure. Par son métier, chargée du suivi des placements à l’aide à l’enfance, Mathurine s’occupe de trente-cinq mineurs dont elle doit régulièrement contrôler le bien-être. Malgré ce travail dense et psychologiquement accaparant, elle est également passionnée par la forêt amazonienne et aimerait transmettre cette ferveur à son fils. Peine perdue. Ces deux-là se ressemblent si peu…Lorsqu’une jeune fille que Mathurine vient de placer disparaît, puis est retrouvée morte, elle ressent un immense sentiment d’impuissance. Méryane était placée sur demande du père, de façon provisoire, dans une famille qui avait toute sa confiance. Cette disparition vient frapper l’assistante sociale de plein fouet et fait ressurgir une autre affaire vécue dix ans plus tôt… la disparition d’un autre petit garçon lors d’un dramatique glissement de terrain. Un petit garçon que Mathurine avait pris d’affection, étonnant, vif, agile, et intelligent… Alors, lorsque Tiburce, père de Méryane lui confie avoir vécu une expérience bizarre dans cette même forêt, Mathurine se met à espérer. 

Et si, Darwyne était toujours en vie ? Une idée insensée, mais un espoir fou naît au coeur de ses entrailles : le retrouver. 

« Wallace» s’inscrit dans la continuité des œuvres de Colin Niel connu pour son approche naturaliste et ses intrigues ancrées dans des contrées particulières. Ici, en plus de placer sa trame dans la forêt amazonienne, il se concentre sur le thème de la parentalité, dans une famille monoparentale. Mathurine tente de concilier son travail exigeant et l’éducation de Wallace, et se trouve face à des divergences d’intérêts et des incompréhensions. Ainsi, le roman décortique les tensions entre les idéaux parentaux et les aspirations des enfants. Mathurine rêve de partager la nature avec son fils, mais se retrouve confrontée à son addiction au monde virtuel.

Le sujet de la nature, du monde qui nous entoure et de ses réalités devient un sujet de discorde profond entre la mère et son fils. À sa manière, « Wallace », reflète parfaitement les luttes de bien des parents, soucieux de maintenir leurs enfants dans la vie réelle et non dans la vie virtuelle. Colin Niel oppose la nature aux jeux vidéo, le réel au virtuel, les souvenirs authentiques et vécus, aux passions artificielles. D’autant que la nature est un vecteur d’expériences partagées, d’émotions concrètes, et de sensations palpables. À un autre niveau, puisque la nature est associée à des souvenirs précieux pour sa mère, Wallace la fuit, car ceux-ci suscitent un terrible sentiment de jalousie. Sa mère se soucie et a aimé d’autres enfants, et cette idée lui est intolérable. « (…) Wallace se demande s’il ne préférerait pas, lui aussi, avoir une enfance difficile. »Entre eux, un fossé se creuse, nourri par des incompréhensions et des non-dits. « Je t’aime d’un amour comme toute l’Amazonie » ne suffit plus… Malgré l’amour infini que Mathurine porte à son fils, retrouver Darwyne devient une obsession. 

Dans l’œuvre de Colin Niel, la nature est un personnage à part entière. Elle est aussi ambivalente que l’âme humaine, aussi dangereuse qu’inoffensive, elle sert à la fois de refuge et de découvertes, elle apaise autant qu’elle peut réveiller des souvenirs enfouis. On vient y chercher le calme et l’apaisement, se reconnecter avec soi-même, admirer sa richesse, s’égarer dans ses méandres. »Se perdre dans un sous-bois. Juste ça : se laisser happer par la forêt, et par l’infinie richesse des vies qui la peuplent. » Cette force spirituelle que dégage la forêt, Mathurine la sent dans sa chair. Il lui est difficile d’échapper à son appel, encore davantage s’il est synonyme d’espoir de retrouver une personne chère. S’y perdre, se perdre, juste pour quelques minutes. « Et tous ces instants faisaient du bien à Mathurine. La faisaient se sentir moins fatiguée qu’elle ne l’était ces derniers temps, étrangement épanouie, comme habitée par une force retrouvée. »

Au-delà de l’écrin de « Wallace», l’écrivain nous offre des personnages sombres et lumineux. Mathurine, complexe, est une mère aimante, mais désillusionnée par des attentes non satisfaites. Son travail la met en contact direct avec la souffrance, influençant son approche parentale et sa perception du monde. Mère célibataire, elle jongle entre son métier éprouvant et la parentalité. Elle aspire à une connexion avec Wallace, qu’elle ne parvient pas à réaliser, symbolisant ses propres échecs et aspirations passés.

Wallace est un jeune garçon en quête d’aventure virtuelle, en décalage avec le monde naturel que sa mère chérit. Représentatif des jeunes générations, il est attiré par les jeux vidéo, et illustre les défis modernes de la parentalité face à l’attrait puissant de la technologie. Tiburce apporte une aura mystique au récit avec son expérience en forêt, qui réveille les traumatismes enfouis de Mathurine. Ce personnage introduit des éléments « magiques » et tragiques, reliant les mystères de la forêt à des traumatismes partagés, et joue un rôle clé dans l’évolution et les actions de Mathurine. 

Colin Niel emploie un style descriptif et immersif, détaillant la forêt amazonienne avec une minutieuse précision. Le contraste entre les scènes dans la forêt et celles du quotidien illumine sa langue soignée et tellement évocatrice. Les passages de « nature writing » sont entrecoupés de dialogues virtuoses, renforçant les tensions et les enjeux entre les personnages. Il se distingue par une écriture à la fois poétique (la nature) et très actuelle (les relations mère-fils au quotidien). À mon sens, l’une de ses forces réside dans sa capacité à tisser une narration où l’environnement naturel n’est pas seulement un décor, mais un acteur à part entière. Dans « Wallace», la forêt amazonienne, sa beauté sauvage et ses mystères, agit comme un miroir des relations humaines. Elle incarne un espace de transformation, où les êtres humains peuvent se redécouvrir en se déconnectant du monde moderne. Elle est un lieu où la réalité et l’imaginaire se confondent, où les frontières entre le visible et l’invisible s’estompent, un sanctuaire naturel, un refuge pour l’esprit et l’âme, un endroit où se perdre signifie aussi se retrouver. Ainsi, la jungle se révèle dans toute sa splendeur sauvage et son envoûtement et j’ai pris un plaisir intense à m’y perdre. Les couleurs, les odeurs, la lumière qui vient filtrer dans le sous-bois, les descriptions précises de Colin Niel m’ont permis de lire cette forêt comme un livre ouvert, un livre de signes que seuls les initiés parviennent à déchiffrer. L’ensemble contribue à créer une atmosphère à la fois apaisante et mystérieuse, où le temps semble suspendu. Une véritable ode à un lieu enchanteur que j’ai reçu comme un cadeau.

« Wallace» est un roman riche en émotions et en réflexion. Colin Niel y explore avec une grande sensibilité les complexités de la parentalité, les défis des relations humaines, et l’impact profond de l’environnement naturel sur nos vies. À travers l’histoire de Mathurine et Wallace, il nous invite à réfléchir sur nos propres relations, nos attentes, et la manière dont nous faisons face aux épreuves de la vie. Le roman invite à une réflexion sur les nouvelles dynamiques familiales et la place de la nature dans un monde de plus en plus technologique.

« Wallace» touche au cœur, tout en offrant une immersion fascinante dans l’univers sauvage et mystérieux de l’Amazonie. Colin Niel y capture l’essence de la forêt et y intègre cette dimension dans les relations humaines. C’est un merveilleux conteur capable de naviguer sur des eaux très différentes avec aisance et talent. 

Parution le 21 août 2024.

DARWYNE, Colin Niel – Le Rouergue noir, sortie le 24 août 2022.

Lien vers les éditions du Rouergue

13 réflexions sur “Wallace, Colin Niel.

  1. Yvan dit :

    Belle virée immersive à travers les mots de l’auteurs (et les tiens)

  2. Je n’ai pas lu le premier opus… mais je sens que tu ne tarderas pas à me convaincre que c’est une grave erreur 🙃

  3. Aude Bouquine dit :

    Très très grave 😂

  4. Oh tu l’as déjà lu ! Il est dans ma liste d’envie !

  5. Aude Bouquine dit :

    J’adore ♥️

  6. Aude Bouquine dit :

    Un bonheur ce livre ♥️

  7. laplumedelulu dit :

    J’ai le premier dans ma pal. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  8. Un roman qui me tentait déjà beaucoup, et ta chronique me conforte dans l’idée qu’il me plairait. Je pense d’abord lire Darwyne. D’ailleurs, à ce sujet, j’ai eu du mal à faire la distinction, car Actes Sud, dans sa boutique audio, avait mis le même résumé pour les deux livres. Ce qui m’a incité à me renseigner davantage sur ces deux romans.

  9. Aude Bouquine dit :

    Tu fais bien. Je pense que pour bien aborder les personnages, il faut apprendre à les connaître et à les aimer. Je vais essayer d’écouter Wallace en audio aussi parce que je suis très curieuse de savoir s’il y a des sons 😉

  10. Aude Bouquine dit :

    Reste à le lire, tu verras c’est vraiment bien ♥️

  11. laplumedelulu dit :

    Le premier que j’ai lu et qui se passait à moitié en Afrique m’avait vraiment emballée. 😊

  12. Rhhha tentatrice va ! 😀

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