Aude Bouquine

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Un soir d’été, une chasse pour nourrir les siens, des empreintes de la taille d’un ours autour de la maison au retour. Un homme retrouve sa femme morte. Elle a protégé leur fils Aru. Comme l’aurait fait n’importe quelle mère. Elle n’a pas pu. Pas eu la force physique. Pas eu le temps puisque tout s’est passé si vite. Quand on vit au cœur de la nature et loin des hommes, c’est une règle qu’il faut accepter. La nature règne en maître, l’homme n’est que toléré. Le monde s’effondre pour l’homme, « C’était comme si le paysage s’était obscurci autour de moi, la montagne teintée d’un voile noir je crois que c’étaient mes yeux. J’étais là et il y avait un tremblement de terre à l’intérieur de moi je ne savais pas comment je tenais debout. »Pourquoi elle et non le petit ? À choisir… le choix aurait été vite fait : « Un enfant ça se refait alors que rien ne ramènera ma femme et c’est une pensée qui pique les yeux. » Parce qu’Aru est trop jeune, trop faible, trop lourd à porter à bout de bras pour vivre dans cet environnement hostile où chaque jour il faut livrer bataille, Liam, le père décide qu’il est plus sage de l’envoyer loin, de le confier à d’autres… se s’en débarrasser. « On était des loups » est le récit d’un père face à lui-même, une introspection dans les replis de son âme, dans l’intimité de ses pensées.

La littérature questionne souvent l’instinct maternel, plus rarement l’instinct paternel. Or, « On était des loups » explore au travers du drame et de l’intime, la relation d’un père avec son fils et l’ambivalence de ses émotions à son égard. Pas plus que l’instinct maternel, l’instinct paternel n’est vraiment acquis. Il se construit. Au rythme des doutes, des envies de protéger et de disparaître, de l’obligation d’éducation au défilement, de l’amour à l’embarras d’un obstacle supplémentaire qui empêche parfois de vivre sa propre vie. Il renvoie également de manière presque systématique et obsessionnelle à la relation avec son propre père. « Je me sens un peu minable, je ne suis pas meilleur que mon père ce salaud. C’est avec cette brutalité qu’on fait des générations de taré qui se suivent sans s’améliorer et je me demande si Aru plus tard sera aussi dur que moi et que mon père et mon grand-père pour le souvenir que j’en ai. S’il ne sait pas que d’autres façons d’être existent, bien sûr qu’il reproduira le seul modèle qu’il ait eu et ce modèle c’est moi et je ne pense pas que ce soit la meilleure chose qu’il puisse lui arriver. » Autant confier cette tâche d’éducation à meilleur que soi. Et comme dans la sphère animale, on se défait des plus faibles. Aru, très semblable au Corentin de « Et toujours les forêts » est l’enfant dont on ne veut pas, l’enfant qui encombre, l’enfant dont on ne sait quoi faire. 

Comme dans certains de ses précédents romans, Sandrine Collette questionne l’animalité de l’homme.« (…) j’ai du mal à expliquer pourtant en ces temps-là je crois qu’il n’y avait pas ces haines et ces peurs, en ce temps-là on était des loups et les loups étaient des hommes ça ne faisait pas de différence on était le monde. Le chant des loups nous appelle parce que c’est notre chant et aussi loin qu’on puisse remonter il y a l’éclat d’un animal en nous, c’est pour ça que ça m’émeut et que les larmes viennent brûler le bas de mes yeux. » Ici, elle appose par petites touches des vestiges d’humanité… Quelque chose au fond de Liam, derrière la dureté des pensées, la sensibilité enterrée, le souvenir de sa femme l’empêche d’être tout à fait un loup, dans cette nature toute puissante où il est épineux d’entretenir son humanité dans un univers où le poids de l’animalité souveraine résiste.

« On était des loups » n’est pas situé dans le temps ni dans l’espace. Il s’assure ainsi une intemporalité perpétuelle susceptible de parler à plusieurs générations. Le style est dénué de toute fioriture, brut, proche du langage oral. Le strict minimum de ponctuation permet au lecteur de donner au texte ses propres tonalités et son propre rythme, sa version de la progression des évènements en étant littéralement plongé dans l’esprit du père, ses atermoiements émotionnels, sans possibilité d’y échapper. Le lecteur est prisonnier d’un autre corps, d’un autre vécu et vit, en symbiose, le déroulé des événements.L’écriture rêche de Sandrine Collette, surtout en début de roman, colle parfaitement aux interrogations du père. « Il y a quelque chose de mauvais en moi, quelque chose de faux aussi et ce que j’espère sans l’avouer c’est dégoûter Aru de moi, le dégoûter tellement qu’il s’en ira. » Puis, au rythme de leur voyage, des moments passés à deux, de l’un qui apprivoise l’autre, le texte gagne en respirations, navigue entre le poison lent de la raison et le brasier émotionnel qui émerge.

« On était des loups » est un roman qui vit dans la continuité thématique de « Après la vague » et de « Et toujours les forêts » : Animalité, communion avec la nature, prévalence de l’instinct de survie. « S’il y avait une urgence – mais les urgences ici ça n’existe pas soit on est vivant soit on est mort il n’y a pas beaucoup d’entre-deux.» Sandrine Collette instille un poison lent qui attaque progressivement les tripes, un venin qui paralyse petit à petit le corps pour laisser seul l’esprit vivace. C’est le chemin spirituel du père, sa rhétorique dure, froide, insensible qui dit tantôt l’exact opposé de ce que le lecteur sent de ses véritables émotions, qui allume le brasier émotionnel et fait naître l’empathie. Ce récit se lit presque en apnée, comme s’il fallait chercher un texte caché derrière les mots, une vérité qui ne réside que dans ce qui est tu. Même s’il est sombre, la lumière peut surgir à chaque instant et déclencher une« émotion profonde viscérale racinaire ». Sandrine Collette a un pouvoir de suggestion immense, de ces écritures qui se savourent parce que dans chaque phrase se niche une émotion. Elle parvient à créer une atmosphère familière qui pourrait être notre quotidien, sans qu’il le soit vraiment. « Le tintement de la pluie sur le monde quand on est à l’abri c’est ce qu’il y a de plus beau. », comme ce roman. 

CES ORAGES-LÀ, Sandrine Collette – JC Lattès, sortie le 6 janvier 2021.

ET TOUJOURS LES FORÊTS, Sandrine Collette – JC Lattès, sortie le 2 janvier 2020.

ANIMAL, Sandrine Collette – Denoël, sortie le 7 mars 2019

DES NOEUDS D’ACIER, Sandrine Collette – Le livre de poche, sortie le 29 janvier 2014

LES LARMES NOIRES SUR LA TERRE, Sandrine Collette – Denoël, sorti le 28 février 2017

JUSTE APRES LA VAGUE, Sandrine Collette – Denoël

8 réflexions sur “ON ÉTAIT DES LOUPS, Sandrine Collette – JC Lattès, sortie le 24 août 2022.

  1. Nicolas Elie dit :

    Ben oui, forcément, tu l’aimes aussi. Je ne l’ai pas lu encore, genre j’ai du retard… Mais je suis grave impatient ! Superbe chronique !

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci beaucoup ❤️ et très bonne lecture.

  2. Anonyme dit :

    Wooowww THE Chronique encore une fois. Merci à toi Aude. 🙏😘

  3. Anonyme dit :

    Bonjour Aude, une chronique absolument magnifique ! J’en viens à lire tes chroniques pour celles-ci plus que pour les livres que tu présentes:). Bisous

  4. touré maguèye dit :

    Le style de l’auteure me semble étrange. C’est juste un avis. Merci.

  5. Yvan dit :

    Je crois bien qu’on a lu le même livre ;-). De la même manière, avec les mêmes émotions, tout en étant touché personnellement. Comment pourrait-il en être autrement d’un tel texte ? Tu lui rends joliment hommage

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci beaucoup. La tienne est très belle aussi ❤️

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