Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

« Les dominos de la vie » est un roman de femme, écrit par une femme, pour les femmes. Cependant, je recommande aux hommes de le lire. Pour qu’ils sachent. Pour qu’ils soient présents. Pour qu’ils fassent barrage. Pour qu’ils ne laissent pas faire sous prétexte que certains actes sont perpétrés pour « notre bien ». Oui, « Les dominos de la vie » a chatouillé un passé enfoui et a fait remonter des souvenirs éprouvants. Amélie a la trentaine. Architecte d’intérieur, mariée avec son amoureux du lycée, mère d’un petit garçon, son existence a tout d’une comédie romantique. Sauf qu’elle a eu à se battre contre une tumeur. Sauf que cette tumeur n’est pas arrivée là par hasard. Sauf que ce combat remet en cause les piliers de sa vie, l’amène à réfléchir sur un quotidien un peu trop bien huilé, une absence de passion, un manque d’excitation, la disparition des battements de cœur des premières fois. Amélie doute. Amélie veut vivre plus intensément, plus fort, plus vite. De nombreuses décisions sont à prendre pour changer de vie. 

Émue. C’est le premier adjectif qui me vient pour parler de cette lecture. D’abord, parce que je me suis tellement reconnue dans ce texte. Ensuite, parce qu’il est incroyablement juste. Laure Manel a parfaitement su exprimer le ressenti de nombreuses femmes, qu’il soit question de la routine ronflante du quotidien, de la volonté d’avoir plus et mieux, de la nécessité de vivre en harmonie avec soi-même, de ne pas faire de compromis grossiers sur ses propres attentes. Le récit se découpe en différents chapitres : ceux de l’instant présent « Elle » et ceux du passé, « Tu » les « flashbacks » qui aident à comprendre comment Amélie en arrive aux décisions qu’elle va prendre. « Les dominos de la vie » est un dialogue entre une femme et sa voix intérieure, et explore des questionnements légitimes : qui suis-je vraiment ? 

Le roman aborde aussi des thématiques plus difficiles, car la vie d’une femme n’est pas un long fleuve tranquille… celle de femme en passe de devenir mère non plus. Puisque la 4e de couverture évoque la maladie, je m’autorise à en parler. Il est effectivement question de maladie et de guérison, mais il est surtout question de l’origine du mal, car rien n’arrive par hasard. Amélie a subi des violences gynécologiques. Des actes. « Tu vis des secondes atroces de douleur paroxystique. Tu ne savais pas que l’on pouvait avoir aussi mal. »Des mots. « Vous avez mal dans votre tête. » Outre le manque d’écoute déjà grave en soi, elle subit l’humiliation, la condescendance, l’arrogance de ce médecin qui s’autorise des gestes aux conséquences irréversibles. Celles qui sont passées par la case accouchement savent… qu’en une seconde tout se joue… que « monitorée », perfusée, empêchée de tout mouvement et de toute pensée claire parfois due à l’intensité de la douleur, l’enveloppe charnelle qui doit donner la vie se retrouve à la merci d’une équipe médicale. Que parfois, le gynécologue présent n’a pas le « temps » d’attendre, qu’il faut « aider » un peu à faire « descendre » ce bébé, et que pour ce faire, des moyens « invasifs » peuvent être utilisés pour accélérer le « mouvement » ! Si l’esprit oublie la violence du traumatisme en créant des barrières mentales, le corps, lui, n’oublie pas. Et parfois, il se venge. Je peux dire que j’ai eu physiquement mal au ventre en lisant ce roman. Que de nombreux souvenirs me sont revenus en mémoire, ce premier accouchement, des gestes, des mots, des séquelles, de l’infection qui a suivie, des douleurs insupportables, des 40 de fièvre, du retour à l’hôpital, de la séparation avec ma fille, de la première année de sa vie gâchée, parce que oui, même si petite, être séparée de sa mère, ça laisse des traces, de la culpabilité, de la fureur et des cris. Et parce qu’Amélie ne peut pas être réparée par le souvenir d’une autre naissance, la vie trouve un autre chemin pour ouvrir cette plaie qu’elle croyait cicatrisée. Une tumeur qui « s’est nichée là ou le docteur M. A coupé sans recoudre. »

Au-delà de cette nouvelle épreuve, qui incontestablement laisse des séquelles psychologiques, Amélie sombre. « Et parfois, en cachette, Amélie a l’impression de couler doucement. De s’enfoncer dans un trou d’eau, de ne plus très bien respirer, de s’abîmer dans une sorte de mal-être inexplicable. Comme si la guérison avait mis au jour une autre maladie, un mal sourd. Quelque chose qui ne demandait qu’à se réveiller et surgir. Comme un monstre perfide. » Le couple qu’elle forme avec Sylvain, son amour de jeunesse est sérieusement mis à mal. Rien de tangible, rien de flagrant, juste une sensation que quelque chose ne tourne pas rond. « Elle voit un couple qui cohabite en bonne intelligence, englué dans ses habitudes, une petite routine qui a perdu toute saveur, des gestes machinaux, en mode automatique. Un couple qui a laissé passer les années sans s’entretenir, sans prendre soin de lui. » Comment savoir qui l’on est réellement lorsqu’on a été si longtemps porté par l’autre ? Amélie ressent ce besoin irrépressible de partir à la reconquête d’elle-même. 

« Les dominos de la vie » est un roman troublant, construit sur un schéma cause – conséquence. Blessure physique, fracture morale, analyse du passé pour reconstruction de l’avenir. Il témoigne des répercussions de chaque meurtrissure. Laure Manel a su parler aux cœurs des femmes en développant une empathie forte, en transformant chaque épreuve de la vie en cadeau pour le futur. L’effet papillon est très fortement développé ici. Il est presque logique et attendu à mesure que la vie d’Amélie défile, semble si éloigné de nos propres existences, mais pourtant si proche, incapables que nous sommes à analyser nos propres fêlures. Roman intime et intimiste, il est servi par des personnages tout en profondeur et en nuances, comme ceux que l’on pourrait rencontrer dans « la vraie vie ».

3 réflexions sur “LES DOMINOS DE LA VIE, Laure Manel – Michel Lafon, sortie le 7 avril 2022.

  1. Yvan dit :

    une chronique vibrante d’émotions. On sent combien ce roman t’a touché, t’a parlé. C’est plus qu’une simple chronique d’un livre…

    1. Aude Bouquine dit :

      Parce que toi tu me connais si bien… ❤️

  2. Je crois que jamais je ne me serais intéressée à ce roman si je n’avais pas lu ta chronique. La faute à « La délicatesse du homard », qui ne m’avait pas vraiment emballée. Mais je vais quand même mettre celui-ci dans ma liste d’envies, qui me plaira peut-être davantage.

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