Aude Bouquine

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Lui, il s’est baptisé Cooper, comme l’épervier, « ce rapace est une créature discrète : il lui arrive d’adopter un vol rasant puis de s’élever brusquement pour franchir un obstacle et surprendre sa proie. » Elle, c’est Finch, petit oiseau. C’est le prénom qu’il a choisi pour elle dans le grand manuel des oiseaux d’Amérique du Nord, le second livre qu’il a emporté avec lui lors de sa fuite. Ce ne sont pas leurs vrais noms. Lui seul les connaît et les a fait disparaître. Cooper et Finch sont des oiseaux migrateurs, ils ont fait leur nid au cœur de la forêt, loin de toute civilisation, loin de tout danger. Loin des hommes. La cabane qui les abrite est sommaire, mais sécurisante. Ils vivent au rythme de la nature et de ses saisons, grâce au gibier qui la peuple, et aux provisions livrées par Jake, ami fidèle de Cooper, une fois par an. Toujours le 14 décembre, à la veille de l’hiver quand il est plus difficile de se sustenter, quand il faut se préparer à hiberner. Mais cette année, Jake ne vient pas. L’angoisse de Cooper monte. D’autant que Finch grandit, interroge son père, questionne le monde et que les réponses deviennent de plus en plus difficiles à donner. « Dans ce petit monde isolé, rien qu’à nous, il règne une telle simplicité qu’il est difficile d’expliquer la complexité de la vie. La frontière hasardeuse et souvent mouvante entre le bien et le mal. » Finch ne connaît rien d’autre que la vie que Cooper a choisi pour elle, là dans la cabane, peut-être coupée du monde, mais surtout protégée de la violence de celui-ci. « Je me contenterais de dire ça : il arrive que des drames se produisent sans qu’on y soit préparé, qu’on prenne des décisions qui paraissent judicieuses sur le moment, puis plus tard, avec le recul, on aimerait pouvoir les modifier en partie, mais on ne peut plus, et voilà. » « Le silence des repentis » explore l’amour. Infini. Profond. Viscéral. D’un père pour sa fille. 

C’est à travers les yeux de Cooper que Kimi Cunningham Grant déploie son récit. C’est à travers ses yeux que le lecteur voit, entend, respire, goûte, et ressent. Cooper est un vétéran qui a achevé trois missions militaires. La dernière lui a laissé tous les symptômes d’un stress post-traumatique qui ne dit pas son nom. Il est instinctif, organisé, précis et protecteur. Il a appris à Finch tout ce qu’il sait sur la nature, lui a raconté plusieurs fois l’essentiel de ce qui les a amenés là. « Parce que tu as fait une chose que tu n’aurais pas dû faire, autrefois. Pour qu’on puisse rester ensemble toi et moi. » S’il est soucieux de protéger Finch à tout prix, il n’en est pas moins lucide sur les années à venir. Il sait que son pinson devra prendre son envol, un jour ou l’autre, certainement sans lui. En attendant, elle a « Une vie saine. En ce qui concerne ses besoins essentiels, elle ne manque de rien. Elle est prise en charge. Aimée. » N’est-ce pas là au fond l’essentiel… Pourtant, au cœur de cette nature sauvage, la menace gronde. D’abord, par l’intermédiaire de leur voisin en aval, Scotland qui a l’air de parfaitement savoir qui est Cooper. Puis, par l’intermédiaire d’une photographe en herbe venue troubler le calme relatif que Cooper a mis tant de temps à insuffler dans leur vie pour faire taire toutes les envies d’ailleurs de Finch. La cabane doit rester ce havre de paix, continuer à procurer cette sécurité qui les soustrait des regards de tous. « Cet endroit… il m’a réparé. Enfin, autant que je pourrais jamais l’être après ce que j’ai vu. Après ce que j’ai fait. »

« Le silence des repentis » est un roman qui questionne la parentalité. « Ce que j’essaie de dire, c’est que ça n’est pas contre-nature de mettre tout en œuvre pour protéger son enfant. Ce n’est pas mal. » Non, ce n’est pas contre-nature, c’est la preuve d’un amour intense, profond, d’un père pour sa fille, plus précieuse à ses yeux que n’importe quel acte. Mais, comme n’importe quel parent, Cooper doit faire face au fait que sa fille grandit, pas seulement physiquement, mais aussi mentalement. Finch interroge le monde, et à travers lui, sa propre existence, l’histoire de sa famille, sa naissance, la personnalité de sa mère. Elle veut savoir qui elle est, ce qu’elle fait là, pourquoi elle n’a jamais mis les pieds dans un magasin, pourquoi le vaste monde lui est étranger. « Un jour elle ne s’en contentera plus, évidemment. Elle voudra non seulement entendre parler du monde mais aussi le voir de ses propres yeux. Connaître son goût, le sentir. En faire l’expérience. Impossible de le lui reprocher. Et elle y aura droit, mais pas tout de suite. Car je ne lui ai pas encore raconté la longue et terrible histoire qui explique notre présence ici, les détails de ce que j’ai dû faire pour la récupérer. Elle n’a pas besoin de savoir, enfin pas encore. Elle a huit ans, elle pense que je suis quelqu’un de bien, et je ne cherche pas à la détromper. »

Progressivement, Kimi Cunningham Grant fait monter la tension. C’en est d’ailleurs troublant puisque nous sommes dans un endroit où tout n’est que calme et pureté, où chaque chant d’oiseau annonce un évènement, où chaque saison demande une nouvelle adaptabilité. Dans ce « huis-clos » à ciel ouvert, l’absence de Jake impose un changement de routine, et c’est par ce bouleversement que la tension monte progressivement. La relative protection s’efface petit à petit pour laisser place à un danger imminent dont on ne sait d’où il va surgir tout en ayant la conviction qu’il va jaillir. L’écriture est aussi simple que le mode de vie, sans fioriture, sans ornementation futile, mais d’une redoutable efficacité. Au plus près des émotions, Kimi Cunningham Gran nous fait aimer follement ce père, humble, lucide, aimant, et cette petite fille intelligente, douce et rebelle à la fois. Ne cherchez pas d’action délirante dans ce roman, il se déroule au rythme de la saison hivernale qui approche. Si tout semble silencieux, ces deux cœurs qui battent à l’unisson en sont le métronome. Il se passe beaucoup de choses dans ces deux cœurs, surtout dans celui du père extrêmement soucieux du jugement de sa fille. 

J’ai été immensément touchée par « Le silence des repentis ». Ce père se bat avec ses armes, et chaque jour, il s’interroge sur lui-même, sur la vie qu’il a menée, sur le chemin qui lui reste à parcourir.« Et puis, s’il y a bien une chose que j’ai apprise au cours de mon existence, c’est que l’esprit est la plus cruelle de toutes les armes. Accrochages, batailles…Les combats se terminaient toujours après avoir fait leur sale boulot. Mais les blessures de l’esprit, elles, restaient : croûtes, marques, cicatrices. Elles ne disparaissaient jamais complètement. Elles pouvaient réapparaître, se réveiller.. » Finch, cette petite fille qui n’appelle pas son père papa, émerveillée par de petites choses offertes par l’existence, désireuse de plaire à son père tout en volant au temps un peu d’indépendance. Et cette fin, magnifique, qui redessine le mot « humanité », qui brille par son altruisme, la bienveillance à l’état de plus pur, et l’altruisme comme dernier sacrifice. Une merveille !

4 réflexions sur “LE SILENCE DES REPENTIS, Kimi Cunningham Grant – Buchet Chastel, sortie le 31 mars 2022.

  1. Yvan dit :

    Ah, les questionnements sur la parentalité ;-). Une sacrée belle chronique, impossible de ne pas noté ce titre dans la liste. Tes émotions affleurent à travers tes mots

  2. laplumedelulu dit :

    Vu ce que tu en avais dit ( plus ou moins) Aude, sur facebook, il est déjà sur ma whislist. Merci à toi 🙏😘

  3. Une très belle chronique qui vient d’accroître le nombre de romans dans ma liste d’envies. En la lisant, je n’ai pu m’empêcher de penser à « Sukkwan Island », que j’avais beaucoup aimé.

    1. Aude Bouquine dit :

      Et pourtant ce roman est très très éloigné de « Sukkwan Island » que j’avais absolument détesté 😉
      Il n’y a pas de relation toxique ici, que de l’amour. Merci en tout cas, n’hésite pas à me donner tes impressions si tu me lis. Bon lundi de Pâques 🐣

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