Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

« Dans les brumes de Capelans » suit la trilogie commencée avec code 93 grâce à son personnage récurrent Victor Coste. Pourtant, c’est bien une nouvelle ère qui s’ouvre ici. Autre lieu, autre ambiance, autre job, le Capitaine Coste est lui aussi un autre homme. Flingué. Psychologiquement cabossé. Émotionnellement verrouillé. Dans ces conditions, enclenchement du réflexe d’autoprotection. Mission ? Ne pas laisser le dehors s’immiscer dans le dedans, ne pas risquer la moindre empathie, choisir son « public », les ordures, les monstres à balader sur le Styx de la justice. « Moi, je suis juste une balance. Je pèse les âmes de ceux qu’on m’envoie. Je vérifie s’ils méritent d’entrer dans le programme. Des informations utilisables en échange d’une nouvelle vie. Nouvelle identité, nouvelle adresse. C’est le deal. » Loin, très loin de la métropole, loin du 93 et de son ancienne vie, Coste intègre une forteresse retranchée sur une falaise à Saint-Pierre-et-Miquelon «   à gauche du Groenland, à droite du Québec, juste en dessous de Terre-Neuve. » Un job facile, une légende crédible, une routine bien installée. Jusqu’à ce que Fleur Saint-Croix lui envoie Anna. Anna n’est pas une criminelle, Anna est une âme à protéger. C’est une rescapée, détenue pendant plusieurs années par un monstre qui a fait d’autres victimes. Anna est dangereuse parce qu’elle suscite des émotions et risque fort de réveiller ce qui était parfaitement enterré : un souffle de vie. 

Il n’a certainement pas été aisé de trouver la bonne manière de faire revenir Victor Coste après le drame subi dans « Surtensions », ni de sortir du cadre d’un endroit bien connu, le 93. Olivier Norek prend le pari de se mettre en danger, de mettre en danger ce flic bien connu de ses lecteurs pour le placer en terre inconnue. Ce Coste vacillant a toute sa place dans ce nouveau paysage incertain, où l’atmosphère comme la météo humaine est versatile. Les surprises réservées par le climat de Saint-Pierre-et-Miquelon sont parties intégrantes du récit, un personnage qui tantôt facilite l’existence de ses habitants, tantôt la complique. Vents, neige, phénomène de surfusion, brouillard sont autant d’allégories des états psychiques de Coste, et des métaphores de son existence. Un vrai travail sur son état mental a été effectué par l’auteur. Il ne m’a jamais semblé aussi proche de nous, aussi accessible que « Dans les brumes de Capelans », plus homme, moins flic au fil du roman. Peu à peu, sa capacité d’analyse froide et détachée laisse place aux émotions, avec tous les dangers que cela comporte. Le lecteur assiste aux balbutiements d’une renaissance, aux stupeurs et tremblements d’un flic matraqué par les horreurs de sa vie passée et de ses anciennes enquêtes qui ont laissé des cicatrices purulentes. Il y a une vraie connivence qui se crée entre le lecteur et Coste, comme si, en révélant un peu plus de lui, l’auteur incitait le lecteur à l’aimer davantage. Les fractures deviennent des caresses, les failles des points d’ancrage, la sécheresse apparente des douceurs à cueillir. Je n’ai jamais autant aimé Coste que lorsqu’il est moins Coste et plus Victor. Le soin apporté à l’écriture dans ce quatrième opus n’est pas étranger à ces constatations : Les descriptions de l’île permettent une visualisation très précise des lieux, les émotions de Coste sont décrites avec minutie et justesse, un vrai relief a été donné aux personnages secondaires, qu’il s’agisse d’Anna ou de Russo. Olivier Norek a créé un jeu de miroir avec ses personnages, ils sont tous « double ». Ils ont tous deux faces, celui qui se regarde et son reflet. Le brouillard qui aveugle l’île quelques semaines par an les rend non seulement incapables de voir au-delà d’eux, mais aussi inaptes à lire à l’intérieur d’eux-mêmes. 

Je ne voudrais pas que vous ayez l’impression de lire un essai de psychologie parce que « Dans les brumes de Capelans » est avant tout une enquête dont les ramifications se trouvent dans le passé. Autre flic, autre enquête. L’auteur utilise différents espaces-temps dans ce roman à la construction originale. J’ai par exemple beaucoup aimé les prologues en 3 prénoms. Coste est bien sur une nouvelle mission : faire parler Anna pour retrouver son bourreau et celui des autres victimes. Mais cette enquête est indissociable du vécu de chaque protagoniste, et ce sont bien les émotions qui la font avancer. Le récit est rythmé, les révélations sont données à point nommé, le puzzle se construit progressivement. Lorsque les brumes frappent Saint-Pierre-et-Miquelon et aveuglent ses habitants, le lecteur, lui, y voit beaucoup plus clair. Dans cette confusion atmosphérique, quand les scénarios se font plus précis, que la silhouette du monstre apparaît, que tous les possibles sont ouverts et que la vérité éclate, il ne reste pas vraiment d’air à respirer. Simplement une douleur, un supplice, une agonie qui laisse le lecteur exsangue, terrassé par l’acharnement du destin. « Il essaie de se reconstruire ici. Il essaie de redevenir solide, et nous, on est ses faiblesses. C’est pour ça qu’il est si solitaire. (…) Je crois qu’il y a plusieurs versions de lui. (…) je l’imagine comme un bouclier cassé qui ne peut plus parer que quelques coups. Je ne sais pas combien il peut encore en recevoir avant de s’effriter. »

Il ne m’appartient pas de juger de l’écriture d’un auteur, de son évolution, mais il m’est autorisé à partager mes émotions. Or l’écriture et le déclenchement de ces émotions sont indissociables pour moi. Ce qui est exprimé avec finesse me va droit au cœur. Ce qui interroge notre humanité me touche. Ce qui provoque l’empathie me fait me sentir vivante. « Dans les brumes de Capelans » est en ce sens une réussite totale. Je lis pour vibrer et Olivier Norek me fait vibrer. 

10 réflexions sur “DANS LES BRUMES DE CAPELANS, Olivier Norek – Michel Lafon, sortie le 7 avril 2022.

  1. laplumedelulu dit :

    Tu me fais vibrer avec ta chronique, Aude. Merci à toi 🙏😘

    1. Aude Bouquine dit :

      Il faut le lire 📖 ( oui je sais, reins, foie et tout le reste 🤣)

    2. Je suis en train de découvrir Olivier Norek avec Entre deux mondes. Et comme toi, il me fait vibrer ! C’est quoi le troisième opus..

      1. laplumedelulu dit :

        Entre deux mondes est un one shot. Surface également avec Noémie. Puis Impact.
        Bonnes vibrations😘

  2. Très belle chronique (comme toujours). D’Olivier Norek, je n’ai lu que « Surface » qui, je crois, est un one-shot. Mais ton avis me donne très envie de découvrir cette série, et surtout le personnage de Victor Coste. Je vais tenter de me procurer le premier tome. 😊

    1. Aude Bouquine dit :

      C’est vraiment une trilogie très intéressante qui monte en puissance. Ce « tome 4 » peut être lu de manière indépendante, mais avoir une vision globale n’est pas dénuée d’intérêt. Bonne future lecture 📖

  3. Olivier Norek dit :

    Bonjour Aude… Nous sommes à égalité… Si vous avez eu autant d’émotions à lire ce livre que moi votre chronique, alors oui, nous sommes à égalité. Merci de tout cœur.

    1. Yvan dit :

      Aude fait passer les émotions comme personne, ça me fait plaisir de voir ce partage d’émotions

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