Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

J’avais découvert Jacques Saussey en octobre 2018 avec son roman « Enfermé.e » qui m’avait littéralement scotchée au mur par l’émotion qu’il avait suscitée en moi en abordant une thématique oh combien douloureuse dont on parle peu : naître dans le mauvais corps. Je ne connaissais pas alors son couple d’enquêteurs Lisa Heslin et Daniel Magne que le lecteur aguerri a déjà découvert dans de nombreux ouvrages précédents. Si j’en crois sa biographie, « Du poison dans la tête » est donc le huitième volume des enquêtes de ce binôme. Les éditions French Pulp ont eu la gentillesse de me l’adresser et je les remercie de m’avoir fait découvrir cette plume. Si vous me suivez, vous savez que je me suis jetée sur la première librairie venue pour acheter tous les livres de Jacques Saussey qu’elle avait en rayon. Quand on aime….

Lorsque je débute la lecture d’un thriller, j’aime être happée dès les premières pages. Parfois, l’auteur décide de prendre un peu son temps pour installer son intrigue, ses personnages ou la thématique qu’il souhaite aborder : pas Jacques. Jacques met les pieds dans le plat en publiant d’entrée de jeu des chiffres qui donnent le tournis : 219 000 femmes âgées de 18 à 75 ans subissent en moyenne et chaque année, des violences physiques et/ou sexuelles de leur partenaire, ancien ou actuel, 94 000 sont victimes de viol ou de tentative de viol, une seule sur 10 porte plainte, 91 fois sur 100, l’agresseur est une personne connue de sa proie, dans 47 % des cas, c’est le conjoint ou l’ex-conjoint… Je vous laisse méditer.

La thématique m’apparaît immédiatement, et après quelques recherches sur l’auteur, j’ai la certitude que le monsieur est un défenseur du droit des femmes, ce qui me le rend immédiatement sympathique. Le chapitre 1, direct, cruel, terriblement sadique ne fait que confirmer mes premières impressions : nous n’allons pas à la rencontre d’un enfant de chœur, mais un salopard, pervers narcissique puissance 10 qui profite de certaines habilités pour s’introduire dans le mental des jeunes femmes qu’il séduit, pour les amener jusqu’au suicide psychologiquement assisté. « Dans son regard éperdu, elle a insufflé tout l’amour qu’elle avait pour lui. Il a perçu sa confiance, et son désespoir aussi. Mais les routes que parcourent les êtres humains ne sont pas parallèles comme des rails de chemin de fer. Les aiguillages sont inévitables, à la longue. »

Je ne sais que peu de choses sur le couple Lisa / Magne, mais je suis évidemment avide de découvrir dans les opus précédents comment leur relation a commencé et évolué. Je ne peux que parler de ce roman-ci où je me pose mille et une questions sur ce duo qui semble avoir un fonctionnement particulier, une communication minimaliste, énormément centrée sur le langage corporel plus que sur la parole, et surtout parent d’un petit Oscar adopté lorsqu’il avait 4 ans. Après le chapitre 1 qui fait un peu office de prologue et aiguille le lecteur sur une future enquête, qu’elle ne fut pas surprise de découvrir que Jacques Saussey avait aussi d’autres projets de thématiques pour son livre.

D’abord, ce roman met en lumière la résurgence du passé et l’effet totalement dévastateur qu’il peut avoir sur nos vies. La personne concernée par la résurgence d’un souvenir ou d’un secret se métamorphose en quelqu’un de totalement différent, obsédée par ce passé qu’elle croyait définitivement enterré. Le cerveau est un organe fabuleux qui se charge alors de vous faire disjoncter. Les réactions deviennent tripales, l’analyse feutrée des faits passe au second plan, cette personne marche alors sur un fil suspendu dans le vide. J’appelle ça un héros à la Olivier Marchal, naviguant sur la tangente de la ligne rouge, y posant de plus en plus souvent un pied. Malheureusement, ce genre de comportement a vite tendance à déborder du cadre personnel et s’étend très vite à l’entourage, touché lui aussi, par ricochet, par une chose qu’il ne comprend pas. Quand s’ajoute à cette situation déjà précaire, une seconde résurgence du passé, qui concerne là aussi le domaine affectif, qui met gravement en danger l’équilibre familial, la stabilité et l’harmonie commencent à sérieusement tanguer. Jacques Saussey fait ressurgir le passé de deux manières bien précises, certes différentes, mais dont le résultat est le même : la fin d’une ère.

Si le lecteur suit donc deux enquêtes, un prédateur à coffrer et l’ouverture d’un coffre qui fait ressurgir les mystères du passé, il est surtout le témoin de l’évolution d’une famille sur le point d’imploser. J’ai été très touchée par la façon que l’auteur a eue de démontrer comment de harcelé, on devient harceleur. Par une écriture délicate et méthodique suscitant compassion et peine, l’auteur parvient à inverser la vapeur en transformant la souffrance ressentie en hargne et volonté d’être respecté. Comment un être doux, docile et tendre peut-il devenir un petit caïd  ? La démarche est à mon sens d’une grande finesse d’analyse, sans jugement, simplement en explorant la somme des possibilités.

Par extension, « Du poison dans la tête » est aussi une photographie à l’instant T de notre société, de ses problématiques et de ses contradictions. Ce que j’aime énormément chez les auteurs français de noir c’est cette habilité à introduire des thématiques très actuelles sous le prétexte d’une enquête, qui n’en reste pas moins intéressante, mais qui permet de réfléchir au monde qui nous entoure par un autre prisme que la becquée quotidienne vomie par BFM TV. Ainsi, la problématique de l’immigration clandestine ce n’est pas juste de gober des images terribles de gens désespérés agglutinés sur un bateau et accueillis par la police. Elle peut impliquer bien d’autres drames plus personnels qui méritent d’être soulevés.

Bien sûr, je ne néglige pas la passionnante thématique de l’emprise et de la déconstruction du mécanisme d’action des prédateurs « ces amibes de l’âme » : annihilation de la personnalité par l’instillation de mots blessants pour rabaisser l’autre, manipulation, isolement de la victime. « Son trip, c’est de planter ses griffes dans le cerveau d’une proie et de se substituer à sa propre volonté. Il s’y infiltre et dévore tout ce qui s’y trouve. Plus il détruit sa victime, et plus il resplendit. Et lorsqu’elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, quand il lui a rongé jusqu’au moindre neurone, il s’en va et abandonne sa carcasse sur le bord de la route. » Cette fascination pour son bourreau, très souvent charismatique, l’aveuglement, la masturbation cérébrale permanente pour trouver d’invraisemblables excuses pour absoudre ses actes, ou ses paroles, je les ai vécues dans mon cœur de mère, lorsque mon aînée a croisé sur sa route ce genre de personnage. On prend alors toute la mesure du phénomène, en se rendant compte qu’il est impossible de raisonner la victime et que pour la « sauver », il faut tenter de se frayer un chemin dans sa capacité de réflexion et d’analyse au milieu de toutes les émotions qui la traversent. Une bataille à mort contre un monstre invisible, un véritable chemin de croix, une lutte entre sentiments et raison.

Qu’est-ce que la sauce Saussey ? Une écriture précise, minutieuse, parfois chirurgicale. Un récit construit intelligemment qui se passe de surabondance de twists, de retournements de situation farfelus, de situations grotesques ou de réactions irréalistes. Avant tout, Jacques Saussey est un observateur sagace de notre société et c’est fidèlement qu’il retranscrit ce qu’il voit. Il ne verse pas dans la surabondance ni dans le clinquant. Et vous savez quoi ? Ça fonctionne parfaitement bien. Ce roman se lit avec grand plaisir, tout seul, addicts que nous sommes à cette retranscription fidèle de la réalité.

2 réflexions sur “DU POISON DANS LA TÊTE, Jacques Saussey – French Pulp, sortie le 24 octobre 2019.

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :