Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Onzième roman de Jacques Saussey, premier roman pour moi. Ce choix de lecture est dû à un hasard de la programmation : le même jour de sortie que celui de Claire Favan, des retours sur l’un, puis sur l’autre, les émotions fortes suscitées chez leurs lecteurs respectifs. Les thèmes sont différents, les émotions, elles, sont concentrées, à l’apogée de ce qu’un lecteur lambda peut ressentir de compassion, de violence, de fureur et d’amour.
Alors pardon Jacques d’avoir ignoré jusqu’à votre existence (ou presque) et de n’avoir pas imaginé quel genre d’écrivain vous pouviez être, de quelle plume vous étiez doté et avec quelle sensibilité vous avez créé ce roman sous l’impulsion de votre nièce Aurore. 

Le titre « Enfermé.e « n’a rien à voir avec une quelconque volonté militante pour l’écriture inclusive.
Il définit simplement la venue au monde d’un petit garçon, non désiré, « le petit casse-pieds », élevé par un père qui ne peut pas le voir en peinture et par une mère passive et soumise à l’autorité toute puissante de son mari. Ce petit garçon s’appelle Virginie.
« Je suis une femme coincée dans un corps d’homme. »

Le récit s’alterne sur plusieurs espaces temps dans lesquels le lecteur navigue en fonction des chapitres.
Naissance de l’enfant en 1988 et vécu de ses premières années qui participent à son évolution, le sentiment qu’il est différent, que son enveloppe charnelle n’est pas celle qu’elle devrait être.
Un événement tragique qui se déroule en 2006, suivi par 15 années de prison.
Enfin, l’arrivée de Virginie dans un centre pour personnes âgées en 2009 où elle sera infirmière.

Le début est un peu ardu dans le sens où le lecteur est perdu dans ces espaces temps sans réellement savoir où l’auteur veut en venir.
Les choses s’éclaircissent très rapidement quand on comprend la thématique du roman.
La transsexualité en général et les problématiques qui en découlent : l’incompréhension familiale, le rejet paternel, l’ignorance, la violence verbale et physique en milieu scolaire, l’âge de pierre de la pensée médicale. En somme, la méconnaissance totale d’un état qui dépasse totalement l’environnement proche et qui engendre un rejet pur et simple.
Mais ce n’est pas tout.

Jacques Saussey développe aussi le thème de la transsexualité en milieu carcéral.
Virginie a un corps d’homme, se sent femme et se retrouve enfermée dans une prison… d’hommes. Ce qu’elle y vit alors, dépasse l’entendement : la violence ordinaire connue et tue, le système qui ferme les yeux, la résistance énorme de ce que peut subir un corps humain sans crever, quand le mental, le Moi profond décide de ne rien lâcher.
« Ce que les uns lui feraient, les autres ne le verraient pas. Aussi simple que ça. Jusqu’à ce qu’elle en crève. »
Je vous préviens : les scènes sont terribles. Elles sont crues, abominablement violentes, les mots utilisés sont extrêmement explicites.  Elles sonnent juste et provoquent chez le lecteur une réelle douleur physique et des images qui hantent.
« Parce que la virginité anale d’un nouveau détenu, ça ne fait pas long feu, entre les murs d’une maison d’arrêt chauffée à blanc aux hormones mâles ». 
Virginie ne lâchera rien, elle sait qui elle est et n’y renoncera à aucun prix !
« Mais alors… t’es quoi exactement ? Gay, Travesti ? Transsexuel ?
Je suis moi. C’est tout.  »

Ce qui rend ce roman plus fort encore, c’est que Jacques Saussey nous emmène sur un chemin sibyllin.
D’une part, je ne savais pas comment et à quel moment les périodes temporelles allaient se croiser, ni quel serait le point d’ancrage qu’il inventerait pour y parvenir. Je n’ai pas été déçue ! L’imagination dont il fait preuve pour nouer le destin de Virginie à sa quête première  (devenir une femme) aurait été moins intéressante sans cette intrigue de fond qu’il a créée pour happer le lecteur. Tout s’enchaîne parfaitement bien, tout fait sens, tant et si bien qu’on retrouve un peu d’humanité, d’espoir, deux émotions dont il nous a totalement privé dans les 2/3 du livre.

Lorsque je lis un livre de cette qualité, tiraillée entre un désir de violence, la nécessité profonde et vitale de se défendre, la souffrance dans la chair, les bleus à l’âme qu’aucun psy au monde ne peut effacer, quand on s’attaque si profondément à quelqu’un parce qu’il est différent, que les enfants eux-mêmes sont de petites ordures en devenir, que certaines situations particulières profitent d’un vide juridique pour nourrir des situations invraisemblables, que le moindre petit chef de famille ou de prison se pense investi d’une forme de pouvoir tout puissant,  j’ai envie de hurler « humanité de merde » !!!
Faut-il être sacrément déterminée, convaincue de qui on est, résolue à se faire accepter, pour ne pas céder aux sirènes du suicide.
Lors de plusieurs scènes, j’aurai voulu que l’auteur creuse les aspects psychologiques des agresseurs, qu’il explique au lecteur ce qui se passe dans leurs têtes pour se comporter de cette manière… Juste parce que cela provoquait quantité de questionnements et mon besoin vital de comprendre…
Sauf que ce n’est pas le sujet du livre : le sujet c’est Virginie. La dédicace est pour Aurore.
La nécessité est d’expliquer ce que vivent les transsexuels, d’exposer leur souffrance, de montrer la vérité nue.
La volonté est de montrer que la cruauté ne fait pas le poids face à une détermination à toute épreuve.
Le besoin est de faire taire le silence….

Un mot sur la fin, sans rien révéler ?
Viens, je te montre ce qu’est l’humanité, la vraie, la désintéressée…

Une réflexion sur “ENFERMÉ.E, Jacques Saussey – French Pulp

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