Après « Acide » publié en 2023, Victor Dumiot revient avec « Lola va mourir », en cette rentrée littéraire. J’ai lu ce roman en apnée, et j’ai mis du temps à trouver l’angle de cette chronique tant il m’a placée dans une situation plus qu’inconfortable. D’aucuns diront que l’essentiel est de ressentir, qu’il n’existe pas d’insulte plus blessante que la phrase « je n’ai rien ressenti ». C’est sans doute assez proche de la vérité, d’autant que le sujet du livre traite d’une thématique de société très actuelle.
Lola quitte une île du Pacifique et un compagnon qui l’a réduite, année après année, à n’être rien. Elle emmène son fils cadet en métropole alors que son fils aîné reste avec son père. Lola tente de se reconstruire dans sa nouvelle vie, trouve un studio, une formation professionnelle. Elle vit dans une grande précarité même si quelques amitiés retrouvées lui mettent du baume au cœur.
Jusqu’à sa rencontre avec Franck Marbeuf, qui sort de prison. « Lola va mourir » prend alors un autre tournant. Une liaison naît entre eux, d’abord légère et insouciante. Mais Franck s’installe progressivement chez elle, devient possessif et violent verbalement. Lola tente de rompre, mais Franck profère des dizaines de menaces à son encontre. Le 13 mars signe un tournant dans le récit avec un événement que je vous laisse découvrir.
Ensuite, tout n’est que terreur.
Cette terreur, pourtant, le roman ne la donne jamais à voir depuis un seul poste d’observation. Le récit fait alterner plusieurs voix : celle d’Arthur, à la première personne, qui raconte ce qu’il voit, observe, et ce qu’il ne comprend pas toujours ; mais aussi de longs passages installés dans la tête de Franck, sans aucune distance protectrice.
Cette construction confère à « Lola va mourir » une sensation de vivre l’histoire de l’intérieur, comme un huis clos, mais elle prive aussi le lecteur d’un point de vue stable auquel s’accrocher : on bascule sans cesse de l’innocence de l’enfant à la noirceur intérieure de l’agresseur, sans jamais le filtre rassurant d’un narrateur qui saurait déjà comment interpréter ce qui se déroule.
Cette instabilité du regard sert pourtant le projet clair de montrer l’emprise qui s’installe par degrés. Entre les murs d’un appartement étouffant, et sous les yeux d’institutions qui ne savent pas la nommer, Victor Dumiot fait un travail remarquable que je salue sans réserve. Il refuse la facilité et décortique tout ce qui, dans une relation destructrice, résiste à la preuve. (la scène du commissariat, en particulier, m’a fait bondir de rage.)
De la même manière, le regard de l’enfant qui porte le récit est, lui aussi, une vraie réussite. Cette voix qui ne dispose pas encore des mots pour comprendre ce qu’elle voit, qui se retrouve déchirée entre loyauté, honte, rage et impuissance, donne au texte une justesse que je n’ai lue nulle part ailleurs avec cette intensité. Le vertige suscité est alors assez proche de la sidération. Le même procédé, appliqué à Franck, produit un effet inverse : la répulsion la plus totale.
Alors, d’où vient ce sentiment malaisant dans ma relation avec « Lola va mourir » ? Pourquoi ce livre m’a-t-il laissée sur ma faim ? J’y ai énormément réfléchi. Je pense que l’écriture, à force de vouloir frapper, finit par s’épuiser elle-même. La crudité sexuelle, verbale, physique y est permanente et quasi constante. C’est cette persistance qui, à mon sens, désamorce parfois le propos. Je m’explique. Quand un choc se répète sans cesse, cela cesse d’être un choc pour devenir un fond sonore permanent. Là où le roman aurait pu ménager des silences pour laisser respirer face aux horreurs qu’il décrit, Victor Dumiot a préféré la saturation.
Ce sont précisément les scènes de sexe qui portent le plus loin cette logique de saturation. Elles reviennent avec une régularité presque mécanique et ne varient que très peu. La contrainte y est systématiquement décrite du point de vue de celui qui l’exerce, dans un vocabulaire qui vire souvent à l’insulte pure. La scène où Franck filme Lola sans son consentement est traitée avec une économie de mots qui est tout à fait identique à une autre qui raconte une scène de repas. C’est cette absence de rupture de ton qui m’a posé problème.
« Lola va mourir » ne marque jamais de différence d’intensité entre un acte de domination sexuelle et une dispute sur la vaisselle, si bien que l’horreur du premier finit noyée dans le flot du second. Si je comprends l’intention, montrer la violence sexuelle dans l’emprise et dans un climat permanent, je n’ai pas adhéré à l’exécution. Cette répétition thématique se confond avec l’accumulation stylistique. Et, à force de revenir sur les mêmes scènes avec les mêmes mots crus, j’ai eu l’impression que le roman finissait par décrire la domination plus qu’il ne la dénonçait.
Ce choix narratif a un coût que je trouve dommage. Il n’y avait pas besoin de cette surenchère lexicale pour exprimer l’emprise, le déni des institutions, ou la transmission d’une masculinité toxique. Dans les scènes de contrôle domestique construites avec une précision presque clinique, ou dans les dialogues sur messagerie entre les deux frères, par exemple, j’ai ressenti la gravité et le danger qui planaient au-dessus de Lola. Je regrette ce manque de sobriété.
Mais « Lola va mourir » se conclut sur un épilogue… et toutes les cartes sont à nouveau rebattues. Victor Dumiot y livre quelque chose de très personnel. Ces révélations m’ont alors placée devant un cas de conscience que je n’ai pas pu esquiver en écrivant cette chronique : comment juger sévèrement la crudité d’un texte quand on sait qu’il est né d’une douleur ? J’ai craint que ma réserve sur l’écriture ne soit lue comme un désaveu de ce qu’une femme a pu traverser. Qui étais-je pour demander de la pudeur là où il n’y en a aucune possible ?
Je me suis sentie coupable de ressentir ce que j’avais ressenti. M’est alors apparu ce texte de Nathacha Appanah paru l’année dernière à la même époque, « La nuit au cœur ». Je n’ai pas pu m’empêcher de les comparer. Quand « Lola va mourir » choisit la saturation pour dire l’indicible, « La nuit au cœur » choisit l’inverse : des phrases courtes, des trous assumés dans le récit, comme si la mémoire traumatique elle-même dictait sa forme au texte. Sa mise en scène d’ouverture, par exemple (pièce imaginaire où elle enferme ses trois agresseurs), est un geste d’une sobriété redoutable. Nul besoin d’en rajouter dans le cru pour faire sentir la sidération.
C’est peut-être là ce qui m’a manqué dans le roman de Victor Dumiot… Nathacha Appanah choisit ce qu’elle tait autant que ce qu’elle montre et c’est la victime qui écrit elle-même. Dans « Lola va mourir », c’est un fils qui écrit sur sa mère. Peut-être est-ce à cause de ce choix narratif que la crudité fonctionne plus comme un excès que comme un choix. Ces deux livres sont nés d’une douleur réelle, mais rapportent de manière radicalement différente ce que l’on peut mettre en mots.
Je n’ai pas de conclusion nette à vous offrir. Cette chronique est la chose la plus honnête que je puisse écrire sur ce livre. Je reste avec mes doutes. D’un côté, il y a la conviction qu’un fils qui tente de sauver sa mère de l’oubli, même maladroitement, mérite d’être lu jusqu’au bout. De l’autre demeure le regret tenace que cette tentative ait choisi la surenchère là où la retenue aurait suffi. Peut-être qu’un roman né d’une douleur aussi vive n’a pas à choisir entre les deux. Peut-être que c’est à moi, lectrice, d’osciller entre ces deux vérités-là.
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Editeur : Calamnn-Lévy
Sortie : 19 août 2026
376 pages, 21,50 euros
Existe au format audio pour Audiolib, lu par Samuel Charle et François Hatt, 9h9 d’écoute.
Je comprends ton ressenti