Sur le bord d’une cuisine parisienne, un dimanche soir hivernal, une femme lance une bombe à retardement dans sa propre vie. « Et si on prenait une année sabbatique ? » « Vamos » ? Lola a quarante-cinq ans, une entreprise vendue, un fils de dix ans, une relation amoureuse qui s’est lentement asséchée, et cette certitude que, si elle ne part pas, quelque chose en elle va finir par mourir sans bruit.
Alors, elle propose à Ennio, son fils, de tout lâcher et de partir. Fini l’école, les habitudes, le réveil à sept heures, le train-train quotidien, « ¡Vamos! » voir le monde.
Ne vous méprenez pas… Lola ne part pas vraiment en vacances, elle part en quête. De quoi ? Elle n’en est pas bien sûre au moment où elle boucle ses valises. Elle sait qu’elle est épuisée de cette vie de performances, de cette vie où il faut être une cheffe d’entreprise vaillante, une mère de famille brillante, une épouse éblouissante. Elle sait que dans ce grand train de la réussite, elle a perdu quelque chose en route. Elle sait qu’avec Ennio, ils ne se voient pas vraiment, ne se parlent plus, et se contentent de cohabiter. Se voir vraiment demande du temps et de l’espace, et une absence d’obligations. C’est le pari de « ¡Vamos! », allons-y !
Je crois profondément au pouvoir du voyage dans une telle entreprise et Olivia Ruiz montre bien à quel point il peut être révélateur à plusieurs niveaux. Chaque destination agit comme un miroir tendu et révèle des choses très différentes.
Orlando révèle l’épuisement de Lola, sa difficulté à ne pas tout contrôler, à laisser son fils prendre des risques sans s’interposer.
Essaouira lui restitue la capacité à recevoir, à être touchée par un inconnu, à laisser une rencontre de hasard devenir quelque chose de vrai.
La Havane lui rend son désir… le charnel mais aussi le désir d’elle-même, de sa propre vie.
Madrid lui offre les pièces manquantes de son histoire.
Olivia Ruiz a construit « ¡Vamos! » comme un road trip intérieur déguisé en carnet de voyage. À l’extérieur, on lit l’histoire d’une femme qui emmène son fils voir le monde. À l’intérieur, on lit l’histoire d’une femme qui apprend à se regarder en face, et qui découvre que, pour ça, elle avait besoin des autres.
Mais dans « ¡Vamos! », il n’est pas seulement question de Lola, il faut aussi parler d’Ennio. À dix ans, il a déjà cette façon de couper court aux épanchements maternels, il dit « wesh » quand elle lui parle comme à un bébé, il dit « tu saoules » quand elle dépasse les bornes. Il a autant besoin d’air que de sa mère. Ennio pense par lui-même, observe, absorbe, et tire ses propres conclusions.
Ce qui est vraiment beau dans « ¡Vamos! » et qui émeut profondément, reste la relation entre Lola et Ennio : une mère qui aime de tout son être, un fils qui adore sa maman mais a besoin de grandir. Lola reconnaît ses maladresses et ses peurs qui débordent sur son fils. Elle confie des problèmes de grands à un enfant de dix ans et s’en veut aussitôt. Elle l’étouffe et elle le sait.
Mais, dans cet espace de liberté que crée le voyage, de nouvelles conversations trouvent un chemin, des complicités se révèlent, des fous rires prennent leur envol. Sans aucun doute, le voyage rapproche les êtres qui s’aiment.
Pourtant, et c’est une idée que j’aime beaucoup et à laquelle je crois profondément, on ressort toujours grandis d’une expédition grâce aux autres : à chaque étape, quelqu’un arrête le duo et le nourrit. Dans « ¡Vamos! », cette galerie de personnages secondaires apprend à Lola et à Ennio des choses dont ils n’avaient pas conscience.
Ces personnages ont en commun une chose : ils donnent sans compter. Cette générosité-là, pas celle du devoir ou de la culpabilité, mais celle qui vient de gens qui ont peu et offrent beaucoup, m’a redonné foi en l’humanité.
« L’Autre » peut nous en apprendre davantage sur nous-mêmes que nos proches les plus intimes.
« L’Étranger » n’a pas d’intérêt dans ce qu’on est, il voit simplement ce qui est là, sous ses yeux.
De la même manière, en côtoyant les autres, Lola en apprend plus sur elle-même. Quand Lola dit « ¡Vamos! », elle sait qu’elle part pour être une meilleure mère . Or, elle revient en ayant appris à être plus en harmonie avec elle-même. Elle part pour montrer le monde à Ennio. Elle revient en ayant laissé le monde lui montrer quelque chose. Elle croyait emmener son fils à la découverte des autres. C’est son fils, finalement, qui lui a montré comment y aller, sans peur et avec cette disponibilité totale que les enfants ont.
Le voyage permet à Lola de se désencombrer. Loin de ses habitudes, de ses repères, de la petite musique de sa vie parisienne, elle ne peut plus se raconter les mêmes histoires. Et grâce à ce dépouillement progressif, elle devient plus « authentique », mieux alignée avec elle-même.
Ce qui m’a beaucoup touchée dans « ¡Vamos! » c’est cette idée que les autres ne nous servent pas de miroir pour qu’on s’y reconnaisse. Ils nous servent de miroir pour qu’on y voie ce qu’on avait besoin de comprendre.
Vous l’aurez compris, « ¡Vamos! » a su me toucher. Il dit tellement de choses sur ce à quoi on renonce dans nos vies ordinaires faute de temps, d’espace ou de courage… Combien de conversations rate-t-on parce qu’on est déjà en retard ? Combien de fois passe-t-on à côté de ce que notre enfant traverse parce qu’on est épuisé par nos journées ? Combien de fois des proches nous disent-ils quelque chose d’essentiel qu’on n’entend pas parce qu’on est déjà ailleurs ?
Qui n’a pas eu envie de partir, de tout laisser pour dire « ¡Vamos! » ?
Le voyage apporte ce temps de présence à l’autre qui nous fait tant défaut, mais, si on n’y réfléchit bien, au quotidien, il suffit de poser le téléphone, l’agenda et les contraintes pour s’offrir ce temps essentiel.
Pour finir, il me faut vous dire un mot sur la version audio lue par Olivia Ruiz elle-même. C’est une expérience musicale à tous les niveaux. D’abord, il y a des accompagnements sonores pour chaque destination. Un délice. Ensuite, il y a la voix d’Olivia Ruiz, formée par des années de scène, une voix qui sait porter, moduler, habiter un texte. Elle sait faire exister une émotion dans la durée. Tout dans « ¡Vamos! », les respirations, le rythme, la matière sonore contribue à l’expérience immersive de la version audio.
Elle écrit comme elle chante, elle interprète comme elle danse. Je ne peux que vous recommander de tenter l’expérience.
Je termine sur cette citation : « Alors que rien ne nous rapproche plus de nos semblables qu’une émotion partagée lorsqu’elle nous dépasse. » Le chemin le plus court vers l’autre passe par une émotion qu’on ne maîtrise pas, qui surgit sans prévenir, et qui, le temps d’un instant, fait de deux étrangers des semblables. Alors, « ¡Vamos! ».
Achat personnel – Chronique non rémunérée
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Editeur : JC Lattès
Sortie : 29 avril 2026
234 pages, 20,90 euros
Existe au format audio pour Audiolib, lu par l’autrice, 4h14 d’écoute.
Encore une jolie chronique. Merci à toi pour le partage 🙏 😘