Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Le paradis blanc de Kristin Hannah

Après « Le chant des oubliées » au Vietnam et « Le chant du Rossignol » en France, je suis partie découvrir « Le paradis blanc » en Alaska. L’œuvre de Kristin Hannah nous emporte souvent vers des contrées différentes où, une fois le milieu apprivoisé, le lecteur prend un plaisir fou. 

Quand vous arrivez en Alaska, même en plein été, vous n’avez pas l’impression d’être en terre américaine, tant tout vous semble si éloigné d’habitudes citadines. La nature y est magnificente, le danger planant et la prudence indispensable. Pourtant, il y règne une attraction irrésistible et la certitude qu’au cœur de ce paysage vous n’êtes finalement que peu de choses. 

« Deux sortes de personnes viennent en Alaska, Cora. Ceux qui cherchent quelque chose et ceux qui fuient quelque chose. La seconde catégorie… il faut les garder à l’œil. Mais il n’y a pas que les gens dont il faut se méfier. L’Alaska elle-même peut être une belle endormie et se transformer tout à coup en garce armée d’un fusil à canon scié. On a un dicton : «Ici, vous pouvez commettre une erreur. La deuxième vous tuera. » 

La famille Allbright hérite d’un bout de terrain situé près de la minuscule communauté de Kaneq. C’est un camarade d’Ernt, tombé au combat, qui le lui a légué. Depuis son retour de la guerre, Ernt n’est plus que l’ombre de lui-même, hanté par cette guerre où tant d’atrocités ont été commises. « Le paradis blanc » apparaît alors comme la promesse d’un nouveau départ, un endroit où soigner ses blessures d’animal traqué, loin de toute civilisation. Sa femme Cora espère y retrouver l’homme qu’elle a aimé, et leur fille Leni, 13 ans, une stabilité familiale. Au coeur de cet abîme intérieur se trouve un ailleurs idyllique…

Au début de l’été, à la découverte de la maison qui relève plus d’une cabane, c’est un peu la douche froide : pas d’eau courante, pas d’électricité, pas de toilettes et un grand ménage à faire. Encerclée par la forêt, au bout d’un chemin pris d’assaut par la végétation, la famille Allbright veut profiter de cette période pour s’installer. Sauf qu’en Alaska, cette saison sert principalement à organiser le futur hiver. La course contre la montre commence. Afin de préparer « Le paradis blanc », un temps long et implacable, il faut mettre en route un potager, couper du bois, chasser, pêcher, et récolter pour faire des conserves en quantité suffisante. L’Alaska ne pardonne pas le manque de préparation de la saison hivernale. La frénésie estivale rythme rapidement les journées de la famille, aidée par les voisins jamais avares de bons conseils. Vivre ici c’est anticiper.

Les jours d’été sont semblables à une parenthèse enchantée. La personnalité d’Ernt est métamorphosée. Les traumas de la guerre semblent oubliés, les cauchemars l’ont déserté, il lui arrive même de rire, de sympathiser avec les voisins. Tous les espoirs sont permis dans cette belle période de renouveau. Le travail physique est salutaire pour toute la famille, même si elle ne peut imaginer ce qu’est un véritable hiver en ces terres inhospitalières.

Peu à peu, la lumière baisse, le froid se fait plus mordant, « Le paradis blanc » arrive. Et avec lui, l’isolement, miroir grossissant des traumatismes paternels. La nature conspire à entrainer par le fond un homme psychologiquement fragilisé, car « Le paradis blanc » révèle la vérité des hommes… 

L’occasion est alors donnée à Kristin Hannah d’entremêler lieu géographique et histoire familiale. Si le climat extrême accentue la tension dramatique, c’est véritablement le huis clos que vit la famille Allbright qui crée la tension dramatique. C’est par cette porte d’entrée que l’écrivaine aborde des thématiques bien plus noires et plus profondes. En premier lieu, et cela a déjà été le cas dans « Le chant des oubliées » ou dans « Le chant du Rossignol », le syndrome post-traumatique lié aux conséquences de la guerre est explicité. Il n’existait pas alors d’aide psychologique pour les vétérans et chacun gérait sa douleur comme il le pouvait. Ernt est un homme en ruine, incapable de retrouver sa place dans la société. Son autoritarisme et sa paranoïa laissent éclater une violence inépuisable. Sa femme, qui connaissait « l’homme d’avant » s’accroche à l’espoir de le retrouver. Sa fille s’emploie à devenir invisible et silencieuse pour ne pas réveiller l’ogre tapi en lui. Elle s’agrippe aux livres, aux journées d’école, aux amitiés naissantes pour ne pas sombrer. Mais, mère et fille vivent suspendues à un fil. 

« La beauté et la majesté de ce lieu étaient époustouflantes. Il régnait ici une paix profonde et éternelle. ..Il n’y avait ni voix humaines ni rires, ni bruits de pas lourds ou de moteur. Ici, la nature dominait tout de sa voix, à travers la respiration de la mer sur les rochers, le clapotement des vagues sur les flotteurs de l’hydravion, les rugissements lointains des otaries réunies sur un rocher et encerclées par des mouettes qui jacassaient. » 

J’ai eu l’occasion de visiter l’Alaska. C’est un État tout à fait fascinant qui ne ressemble à aucun autre sur le sol américain. À travers les descriptions, j’y ai retrouvé mes sensations de paix et de sérénité, quand rien ne vient polluer les pensées. Le parc National de Kenai, où j’ai croisé des ours, les balades en bateau pour observer les orques, ou encore une visite à Point Barrow, le point le plus septentrional des États-Unis, demeurent mes plus beaux souvenirs de voyage. Lire « Le paradis blanc » m’a replongée dans ces déambulations fascinantes où il apparaît très clairement que l’Homme est si insignifiant…

Mais, ces seules mentions n’auraient pas suffi à satisfaire mon appétit de lectrice. Il fallait également créer une histoire dense portée par des personnages inoubliables. Kristin Hannah réussit le tout avec maestria. De l’émotion, mais pas de pathos. Un premier degré de lecture et un second. 

Après tout ce qui a déjà été évoqué plus haut, il faut comprendre que « Le paradis blanc » est aussi un roman d’apprentissage : celui d’une jeune femme en passe de devenir une adulte. Leni évolue d’un amour inconditionnel pour ses parents à un oeil plus critique sur la manière dont ils vivent. Elle est en quête de liberté, de vérité, mais aussi d’affirmation de soi. L’Alaska est entré en elle et devient le miroir de sa propre métamorphose. Quand la violence s’infiltre jusqu’au cœur du foyer, elle apprend aussi à dire non. Exploratrice de sa propre vie, Leni est un personnage d’une incroyable beauté, de ces grandes héroïnes de fiction qui demeurent inoubliables. 

« Le paradis blanc » étend son souffle romanesque sur six cent quarante-huit pages, tel un vent du nord vif, intense et mordant. Histoire familiale, récit initiatique, ou épopée intime où les drames et les joies s’enchaînent, le texte vient charrier moult émotions. D’une justesse saisissante, l’intrigue saura capter l’attention des plus rétifs, les personnages séduire les plus exigeants, les thématiques captiver ceux qui ont besoin de réfléchir à des problématiques de société. Amours impossibles, secrets gardés, retournements de situation font de «paradis blanc » une forme de tragédie grecque où des héroïnes modernes affrontent les éléments, humains ou naturels, avec bravoure. L’Alaska, tantôt refuge, tantôt menace, sert de toile de fond et permet au lecteur une immersion totale. Et au-delà d’un simple roman, Kristin Hannah dresse plusieurs constats affligeants : l’abandon des vétérans, l’aveuglement face aux violences domestiques, et la difficulté de se reconstruire dans une société à deux vitesses. 

« Le paradis blanc» est un grand et magnifique roman. Dans le silence gelé de l’Alaska, Kristin Hannah fait entendre la mélopée étouffée de la douleur et celle, ténue, mais vivace, de l’espérance. Magnifique !

Traduction : Matthieu Farcot

Titre original : The great alone

Editeur : Le Livre de poche

Sortie : 17 juin 2020

648 pages, 9,90 euros

Découvrez aussi : Le chant des oubliées, Kristin Hannah.

Découvrez encore : Le Chant du rossignol, Kristin Hannah.

D’autre avis sur Le paradis blanc – Babelio –

4 réflexions sur “Le paradis blanc, Kristin Hannah.

  1. laplumedelulu dit :

    Allons y pour l’Alaska 😍. Ce n’est pas un petit pavé qui va me faire peur. Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘

  2. Bon, eh bien voilà, je suis encore conquise par une de tes chroniques. Tu sais à quel point j’aime ce genre de roman, et celui-ci, je me le réserve pour la fin de l’année, paradis blanc oblige ! 😉

  3. Oh mais, ce titre me rappelle quelque chose, une bibliographie sur la guerre du Vietman, si ma mémoire ne me trahit pas. Mais c’était il y a au moins 7 ou 8 ans. Il faut dire que ta chronique se fait une nouvelle fois tentatrice et du coup elle fait marcher mes neurones… Merci Dame Aude

  4. Faiblesse sexuelle; éjaculation précoce; duré sur une femme; forte érection; faire grossir et allongé son p*nis ou son sexe etc….WhatsApp.. +225 05 32 74 88

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