Aude Bouquine

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Le chant des oubliées de Kristin Hannah

« Le chant des oubliées » est le nouveau roman de Kristin Hannah paru aux éditions Charleston le 13 janvier 2025. Après « Le chant du rossignol » qui se déroulait en France en 1939 durant l’occupation allemande, « Le paradis blanc » qui avait déjà pour thème le retour au pays d’un ancien prisonnier de guerre au Vietnam, ce récit a encore une fois pour thème la guerre. Kristin Hannah propose ici une ode au courage féminin qu’elle salue en mettant au coeur de son récit le personnage de Frances « Frankie » McGrath.

Frankie vit une existence dorée dans un milieu aisé en Californie. Issue d’une famille conservatrice où les femmes se marient, font des enfants et s’occupent de leurs foyers, son avenir semble tout tracé. Pourtant, un terrible drame va faire vaciller l’équilibre familial et l’amener à prendre des décisions radicales. Même si elle se sent tiraillée par les attendus familiaux, notamment paternels, elle ressent le besoin « d’être utile », mais également de susciter d’admiration de son père en figurant sur le tableau des héros qui trône dans son bureau.

Nous sommes dans l’Amérique des années 60, la guerre du Vietnam fait rage. Elle s’annonçait courte et rapide, et pourtant, cela fait déjà cinq ans qu’elle se secoue le pays. Au-delà du seul fait d’aller sur le front, de permettre à une certaine classe aisée d’affirmer son patriotisme (et je n’exclus pas ici ceux qui y ont été envoyés de « force »), elle signe aussi le début de très forts clivages générationnels et de futurs mouvements sociaux. De nombreux jeunes garçons ont servi durant cette guerre, mais « Le chant des oubliées » explore le destin de jeunes filles américaines, bien souvent cantonnées dans des rôles d’infirmières, qui ont souhaité partir au front et contribuer ainsi à l’effort de guerre.

Le roman nous transporte alors sur le champ de bataille où ces jeunes femmes sont plongées dans l’horreur de la guerre. 

Frankie, très peu formée aux gestes chirurgicaux, se retrouve rapidement affiliée au bloc opératoire où elle découvre horrifiée des blessures d’une telle violence qu’elles en étaient irréelles. L’odeur du sang y sera omniprésente. 

Frankie est l’âme du roman « Le chant des oubliées », mais à travers son portrait, le lecteur découvre également le destin de ces femmes et leurs sacrifices invisibles. En effet, cet engagement volontaire est méconnu, la population féminine est invisibilisée par le gouvernement. « Il n’y avait pas de femmes au Vietnam » est un credo que beaucoup d’entre elles entendront à leur retour. La décision de Frankie de s’engager dans l’armée de terre est motivée par son amour pour son frère, mais aussi par son désir de servir son pays. Son évolution, elle va passer d’une jeune fille naïve et protégée à une femme résiliente et courageuse, est certainement ce qui donne à ce texte son âme. 

Son geste est aussi un moyen de signifier à son « milieu » que les femmes ont le choix de ne pas rester cantonnées à un rôle subalterne, mais peuvent s’exprimer autrement que par les attentes que l’on a pour elles. 

« Le chant des oubliées » aborde avec justesse et émotion des thématiques universelles et profondément humaines. Le courage, évidemment, est disséqué sous toutes ses formes, de l’arrivée sur le champ de bataille au retour au pays. L’identité et l’émancipation en sont une autre, puisque Francky doit se redéfinir après son engagement et ne jamais transiger sur qui elle est. Elle affirme ainsi sa liberté de choix, et œuvrera toute sa vie pour la reconnaissance de son service.

Le syndrome post-traumatique est fort bien décortiqué tout au long du « chant des oubliées ». Kristin Hannah met en lumière les réalités brutales de cette guerre, grâce, notamment, aux descriptions des blessures physiques, mais aussi des blessures psychologiques que l’on porte une vie entière. Car, si le temps passé sur le champ de bataille est difficile, le retour aux États-Unis l’est plus encore. 

« Le chant des oubliées » résonne des douleurs des vétérans et de la façon dont ils ont été traités à leur retour. La guerre du Vietnam a été un combat idéologique à l’extérieur (avec le bloc communiste durant la période de la guerre froide), mais aussi à l’intérieur du pays lorsqu’une partie de la population s’est soulevée contre le président Lyndon B. Johnson. De nombreuses manifestations ont alors eu lieu, se mêlant au mouvement du « Flower Power », jetant l’opprobre sur ce conflit et tous ceux qui le menaient, y compris envers ceux qui ont participé à l’effort de guerre. 

Kristin Hannah met l’accent sur la double peine subie par les femmes. Ignorées, invisibilisées, effacées, elles reviennent au pays meurtries, sans que personne ne leur accorde le moindre soutien psychologique. Lorsque l’on sait comment les États-Unis ont traité leurs vétérans masculins, imaginez un peu le sort qui a été fait aux femmes parties servir leur pays. 

La seconde partie du roman traite précisément du douloureux retour à la réalité, autant au niveau familial, que sociétal. Comment se reconstruire après les traumas vécus, la haine d’une grande partie de la population, et à l’absence de traitement du syndrome post-traumatique ?

J’ai choisi de découvrir « Le chant des oubliées » dans sa version audio, lu par Céline Melloul pour Lizzie. Je l’avais découverte dans « La promesse cachée», où j’avais déjà beaucoup aimé son timbre de voix et la force qu’elle donnait à son interprétation. Ici, elle ne démérite pas, totalement engagée dans ce récit, elle devient la voix de Francky pour ne faire avec elle qu’un seul et même personnage. J’ai aimé l’intensité émotionnelle et la chaleur qu’elle donne au texte qui permet à l’auditeur de ressentir pleinement les dilemmes, les blessures, la colère aussi de Franky. Les scènes où l’héroïne touche du doigt la douceur de vivre lors de soirées improvisées et éphémères au Vietnam, ou celles d’intimité avec des femmes devenues de vraies amies sont émouvantes. Au fur et à mesure de l’avancée dans le roman, elle parvient à interpréter au plus juste, ce passage entre un âge adolescent et l’âge adulte, cette transformation d’une jeune fille naïve en une femme qui sait ce qu’elle veut et surtout ce qu’elle ne veut plus. Céline Melloul exprime cette force et cette fragilité avec une étonnante dextérité.

« Le chant des oubliées » transporte véritablement le lecteur/auditeur dans un autre lieu géographique de même qu’au cœur des pensées intimes et personnelles d’un personnage phare. C’est aussi une occasion de rendre hommage aux femmes de l’ombre qui, dans de nombreux conflits, ont joué des rôles décisifs. Kristin Hannah leur redonne leurs places, bien légitimes, dans la mémoire collective. Le courage peut prendre différentes formes, et il suffit de regarder l’actualité pour en prendre conscience…

Traduction : Matthieu Farcot 

Sortie : 13 janvier 2025

Editeur : Charleston

624 pages, 22,90 euros

Lu par Céline Melloul pour Lizzie, 15h37 d’écoute

 

Lu par Céline Melloul : La promesse cachée, Lucinda Riley.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

9 réflexions sur “Le chant des oubliées, Kristin Hannah.

  1. C’est un roman qui me faisait envie, et ta chronique me confirme qu’il me plaira certainement !

  2. laplumedelulu dit :

    Ça me fait penser à l’opprobre jetée sur John Rambo au retour du Vietnam. Cette Frankie t’a beaucoup émue, cela se sent. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  3. Aude Bouquine dit :

    Vraiment à écouter 😉

  4. Aude Bouquine dit :

    À l’audio, j’étais suspendue !! Les 15 sont passées en un souffle. La lectrice est géniale ♥️

  5. laplumedelulu dit :

    🥰

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