Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Le jeu de la vie de Dorothée Saint-Paul

Constance et Victoire sont sœurs et ne pourraient pas être plus différentes. Dans « Le jeu de la vie », la première est du genre « Quelles cartes vais-je tirer? Que me réserve le prochain tour? », tandis que la seconde s’angoisse « Et si je perds la partie? Si je n’ai pas les bonnes cartes? ».
Elles ont grandi dans le même foyer avec des parents qui travaillaient beaucoup, mais cocoonées par leur grand-mère fantasque qui leur a toujours servi de boussole. Jusqu’à ce jour où, les parents cessent d’avoir une activité professionnelle et où les filles cessent de voir leur grand-mère adorée tous les jours. Aucune explication n’est donnée à ce changement de vie. 

C’est à la suite de cet événement que les deux sœurs grandissent de manière très différente. Constance recrée un cocon domestique en se mariant, et en ayant des enfants. Elle est la stabilité incarnée. Quant à Victoire, elle s’est construite hors du cadre en rejetant toute forme d’attachement et de contraintes en bloc. 

Les années passent et une frontière épaisse s’est érigée entre elles, faite d’agacements, de rancunes, de jalousies et d’incompréhensions. Elles ne peuvent plus se voir en peinture. 

Le socle de Victoire a toujours été sa grand-mère Janis. Solaire, un peu bohème, Janis a la sagesse de son grand âge. Elle écoute sans juger, est l’épaule sur laquelle pleurer, insuffle l’espérance à travers toute forme d’art et, surtout, refuse la résignation. Voir ses petites filles si chien et chat la désespère.

Mais la vie a souvent plus d’imagination que nous, et distribue les cartes au hasard. À nous de savoir rejouer la partie. Lorsqu’un drame arrive, soudain et sans sommation, la douleur devient un terrain de jeu commun qui oblige les deux sœurs à se tendre la main. Pour les y aider, l’excentrique Janis imagine un jeu de cartes « maison » qui doit favoriser la communication entre Constance et Victoire. Ensemble, elles vont explorer les fractures invisibles et les fêlures que les années ont creusées. En somme, elles vont imaginer une cartographie de leurs désillusions pour mieux les affronter. Une nouvelle histoire va pouvoir s’écrire dans « Le jeu de la vie ». 

Je crois beaucoup aux rencontres en littérature, aux romans qui vous tombent entre les mains sans raison apparente. « Le jeu de la vie » est arrivé comme ça, un matin, dans mes suggestions audio avec la mention « ceci pourrait vous plaire ». Il est lu par Florine Orphelin, doubles points bonus à la grande loterie du hasard. Le début me plaît, je trouve l’histoire réconfortante. Certains non-dits mystérieux aiguisent ma curiosité. Quand je m’aperçois que le texte va finalement focaliser sur cette relation fraternelle, je suis persuadée que j’ai quelque chose à y apprendre. 

Les relations entre sœurs ne sont pas toujours aisées et la vie empêche parfois de se comprendre, ou tout simplement de s’aider. Pire encore, certains liens peuvent sembler nocifs, voire toxiques. L’éloignement reste alors la seule solution à l’exaspération, pour éviter de se faire plus de mal encore. « Le jeu de la vie » exploré par Dorothée Saint-Paul est celui des retrouvailles, de la mise en lumière des fractures invisibles, des fêlures qui ont endommagé les ponts. Il est toujours temps de surmonter ses différences et de réapprendre à s’aimer quand tout vacille. 

Ici, le temps de la réparation arrive en la personne de Janis, cette grand-mère formidable qui, avec doigté et bienveillance, est l’âme du roman et le pilier familial. C’est vers son rivage que viennent s’échouer tous les espoirs. 

Autour de ces trois personnages, « Le jeu de la vie » aborde également d’autres thématiques, telles que le deuil, le repli sur soi, la dépression et la reconstruction personnelle. En sus, une belle place est accordée aux croyances qui enferment, aux silences qui abîment et aux orientations sexuelles cachées. Tout ce que l’on croyait inaltérable est finalement remis en question. Mais, par-dessus tout, j’ai aimé la question centrale qui plane dans tout le roman : peut-on réellement se réconcilier avec son passé sans l’avoir totalement compris ? À 50 ans passés, je suis intimement convaincue que chacun a un travail personnel à faire sur ce sujet, qu’il est à la fois essentiel pour soi, mais aussi pour son entourage. 

J’ai pris énormément de plaisir à écouter « Le jeu de la vie ». Florine Orphelin s’est accaparé le texte (comme à chaque fois) pour le rendre encore plus émouvant. Il dit beaucoup de notre époque, de notre propension à oublier de placer la communication au coeur de toute relation. Cette difficulté à dire, à exprimer, dans ce monde où tout va si vite, engendre bien des écueils et des incompréhensions. J’aime l’idée que l’on ne peut pas toujours guérir seul et que l’on a parfois besoin de l’autre pour se retrouver soi-même. 

Il n’est jamais trop tard pour pardonner, se comprendre ou aimer. Demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse. Deux sœurs peuvent être très différentes et s’aimer quand même. Même de loin… même en silence. 

Editeur : Mazarine

Sortie : 19 mars 2025

378 pages, 20,90 euros

Disponible chez Audiolib, lu par Florine Orphelin, 7h49 d’écoute.

 

D’autres avis sur le roman – Babelio –

Découvrez aussi : Le Chant du rossignol, Kristin Hannah.

7 réflexions sur “Le jeu de la vie, Dorothée Saint-Paul.

  1. laplumedelulu dit :

    Jolie chronique encore une fois. Merci à toi pour le partage 🙏 😘. C’est vrai que des lectures arrivent dans nos vies, comme des rendez-vous.

  2. Anonyme dit :

    J’aime tellement tes chroniques, toujours un plaisir de te lire

  3. Aude Bouquine dit :

    J’ai vu ton commentaire sur le chant du Rossignol : vraiment ravie qu’il t’ait autant plu ! Je viens de terminer Le paradis blanc : magnifique ! Je te le recommande aussi. Bises 😘

  4. Aude Bouquine dit :

    Merci beaucoup ☺️

  5. laplumedelulu dit :

    C’est noté. Merci à toi 🙏 🥰

  6. Je l’avais repéré en faisant ma sélection audio, notamment pour sa narratrice, que j’aime beaucoup. Peut-être que je le découvrirais cet été !

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