Dans notre société, la guerre peut s’exprimer de bien des façons. C’est le propos du nouveau livre de Karine Tuil, « La guerre par d’autres moyens ». Elle y développe différentes thématiques sociétales et le moins que l’on puisse dire et que son roman colle à notre réalité. Des guerres, il y en a pléthore : celle du couple, celle du sexe, celle du pouvoir, celle de la politique, celle des addictions, celle de la violence, celle des réseaux sociaux, celle des idées.
Être au plus près du réel, coller à notre actualité et à nos préoccupations est sans doute ce qui fait des textes de la romancière des œuvres qui résonnent et nous parlent. Le lecteur s’identifie, et, pour ma part, je partage bon nombre des analyses mentionnées ici, dont j’admire la finesse, et le souci du détail. Karine Tuil observe le monde, et nous l’observons aussi à travers ses yeux et sa plume.
Dans son roman « Les choses humaines » adapté à l’écran par Yvan Attal, elle a suscité des débats autour de la zone grise du consentement. Ce film, je l’ai vu seule, puis avec mon mari, puis avec chacune de mes trois filles. Il a provoqué bien des discussions, et j’ose espérer, notamment pour mes filles, qu’il a eu le pouvoir d’éclaircir leurs pensées, mais aussi à les encourager à aller « partager » le fruit de leurs réflexions auprès de leurs paires.
Concernant « La guerre par d’autres moyens », je peux affirmer que c’est sans doute le livre le plus brillant que j’ai lu ces dernières années. Brillant par l’écriture, brillant par les thématiques abordées, brillant par les jeux de pouvoir, brillant par cette observation si fine de notre société. Il est d’une richesse inouïe tant les questionnements qu’il pose sont d’une acuité exceptionnelle.
Cela fait un an que Dan Lehman, ancien Président de la République, a quitté le pouvoir. Après un mandat tumultueux, il est contraint de réapprendre à exister dans un monde qui l’a rejeté. Lehman est hanté par son déclin, par le vide qui l’entoure désormais, par la nouvelle présidente de la République qui lui a succédé, par sa solitude, et par une amère lucidité sur ce qui fut sa vie et ce qu’elle ne sera plus. Désabusé par son remariage avec Hilda, une actrice bien plus jeune que lui, mariage qui n’aura duré que 3 ans, brisé par le manque d’adrénaline et le silence oppressant, il boit en tentant d’écrire ses mémoires. Mais en réalité, il est incapable de vivre dans ce monde qui continue à fonctionner sans lui.
C’est la première guerre décryptée par Karine Tuil : comment revient-on à la vie réelle lorsqu’on a été un personnage public qui a suscité tant de fascination, puis tant de haine ? À travers Dan Lehman, « La guerre par d’autres moyens » aborde le pouvoir politique sous le prisme du perdant, d’un anti-héros au moment de sa chute.
Et, à travers lui, elle décrypte la rudesse de la solitude après avoir été sous le feu des projecteurs. Qui est réellement Dan Lehman sans son masque de Président, sans sa femme « objet » et son couple si glamour, sans ses responsabilités qui mangeaient son temps, son espace mental et le faisait se sentir important ? La réalité de l’après-pouvoir est bien moins glamour…Il lui faut trouver des béquilles pour supporter la vie. Pour lui, ce sera l’alcool. Il ne pourra plus affronter une seule journée sans boire, pour ne pas avoir à affronter ses névroses, ses angoisses, son agenda vide.
La figure de Lehman permet d’aborder la guerre dans le couple, cette grande aventure humaine qui se fait et se défait au rythme des rencontres. Il avait créé avec sa première femme une relation basée sur l’égalité, la confiance réciproque, des valeurs communes, une belle complicité intellectuelle. Par opposition avec son mariage avec Hilda, Karine Tuil démontre à quel point le sexe est l’espace de la perte de contrôle, de l’absence de raisonnement, et d’une certaine animalité. Lorsque les ébats des premiers mois se tarissent, que reste-t-il du couple qui n’a aucun autre atome crochu ? Sur quoi est basé l’amour qui dure ?
Ce sujet permet le développement d’autres thématiques qui lui sont intimement liées. « La guerre par d’autres moyens » décrypte également la relation de pouvoir dans le couple, puis l’inversion de ce pouvoir. Lorsque celle qui faisait la « plante verte » se retrouve sous la lumière auprès de son conjoint alors dans l’ombre, comment le couple gère-t-il l’inversion des dynamiques ? Curieusement, la femme le vit plutôt bien et l’homme assez mal… La plume cynique et acérée de Karine Tuil sur ces sujets a provoqué de folles bouffées de délectation !
La voie était alors ouverte pour aborder les conditions de la femme, notamment au cinéma, grâce au personnage d’Hilda. (Car finalement, les mondes du cinéma et de la politique ne sont pas aussi éloignés.) « La guerre par d’autres moyens » c’est aussi un regard posé sur l’ère post #metoo. L’ascension d’Hilda, grâce à un film d’auteur, permet à l’écrivaine de créer un autre lien vers la façon dont sont traitées les femmes au cinéma : actrices trop vieilles, trop jeunes, trop grandes, trop grosses, trop ceci ou pas assez cela pour interpréter des rôles. Le sexisme omniprésent et décomplexé, les rôles stéréotypés, l’éternelle jeunesse et la pression de l’utilisation esthétique, les injonctions physiques sont des sujets que Karine Tuil aborde avec une profondeur exceptionnelle. Être une femme est décidément une folie…
Cela lui permet de créer des ponts entre le cinéma et les arts, vers la littérature notamment. Comment se déroulent les choses lorsqu’un roman est adapté au cinéma ? Les liens entre le cinéma et la littérature peuvent être extrêmement violents, et l’utilisation du Festival de Cannes permet à Karine Tuil d’en montrer les enjeux, les fragilités et les jugements. L’un des personnages sera d’ailleurs aux prises avec un mouvement féministe très actif, ce qui permettra de démontrer qu’il y a un monde entre nos convictions personnelles souvent très affichées dans la sphère publique et contraires à nos actions dans la vie privée. Montrer les personnages dans leurs contractions, les placer face à des dilemmes impossibles est l’une des grandes forces de la romancière. Dans « La guerre par d’autres moyens », j’ai eu l’impression d’être au théâtre et d’observer des masques tomber.
Après le pouvoir, le couple, le sexe, il reste une façon de se faire « La guerre par d’autres moyens » : les réseaux sociaux. Dans notre société ultra capitaliste, où nous sommes tous notés, évalués, jugés, l’espace de la parole publique via les réseaux sociaux c’est un peu comme jouer en permanence à la roulette russe. Pour les personnalités publiques, toute intervention, parole, attitude, sont décryptées par la sphère médiatique, puis relayées sur les réseaux où chacun y va de son commentaire. Cet espace de parole est à la fois source de promotion, de destruction et d’auto-destruction. Les manipulations médiatiques, le jeu du spectacle plutôt que celui de la vérité questionnent ce système impitoyable que nous continuons d’utiliser quotidiennement.
Karine Tuil déploie ici toute l’étendue de son talent. Sa plume acérée vient frapper tel un scalpel. Elle capte avec puissance les tourments intérieurs de ses protagonistes et les angoisses, enjeux d’une époque. Même la forme contribue à marteler le propos et à mettre en exergue les intentions. Par exemple, tout ce qui relève de l’alcoolisme de Lehman et de ses pensées/actes/retombées est écrit en italique. (on notera également que seule Marianne, première femme de Lehman et écrivaine s’exprime à la première personne) Le travail sur la forme et sur le fond renforce l’impact des émotions et enrichit toujours le propos. Ses phrases sont longues et d’une incroyable profondeur : elles viennent frapper notre intellect autant que nos émotions.
Le personnage de Lehman semble regrouper plusieurs figures politiques. On y verra l’image soignée d’Emmanuel Macron et ses mises en scène millimétrées, de Nicolas Sarkozy dans son ascension et sa chute politique, son omniprésence médiatique et ses déclarations spectaculaires, François Hollande, dont le mandat a été marqué par des crises et des controverses, puis mis à l’écart du jeu politique, Dominique Strauss-Kahn qui illustre une chute mémorable avant d’avoir atteint le pouvoir.
Du côté du cinéma, on pense aux récentes interventions de Meryl Streep qui communique énormément autour de l’absence de propositions de rôles dus à son âge, à Brigitte Bardot adulée puis éclipsée par de nouvelles actrices, au scandale suscité par la projection du film « Irréversible » de Gaspar Noé à Cannes en 2002.
En politique ou à l’écran, le succès est bien éphémère, et l’existence de la personnalité publique semble appartenir aux autres. Cette thématique trouve un écho avec les médias et les réseaux sociaux ; la perception compte plus que la réalité, et « La guerre par d’autres moyens » l’atteste formidablement bien.
« La guerre par d’autres moyens » est un roman remarquable qui dissèque avec intelligence et précision les mécanismes du pouvoir, les coulisses de celui-ci et la désillusion politique, la solitude et le vertige de l’après-pouvoir. Il décrypte également le jeu des apparences, en politique ou dans le septième art, et met en abîme l’image publique. Enfin, il est le témoin de phénomènes de notre époque, de la place des femmes, des violences permanentes, du sexisme qu’elles doivent affronter et de leurs luttes.
« La guerre par d’autres moyens » est un texte puissant qui interroge notre rapport aux figures publiques et à leur humanité souvent oubliée. Un roman brillant, intelligent, d’une force exceptionnelle qui sert à comprendre les ressorts de notre monde contemporain. Le plaisir de lecture est à la hauteur des ambitions voulues, jusqu’à la toute fin. Magistral !
Le jour où « Irréversible » a enflammé le festival de Cannes
Quand j’ai vu ce livre dans les nouveautés audio, je me suis fixée sur le mot guerre et je ne l’ai pas mis dans ma sélection. Finalement, ta chronique me donne envie de m’y intéresser !
Magistrale cette chronique. C’est génial d’avoir regardé en famille le film. Merci à toi 🙏 😘
Il est extraordinaire !!
Merci beaucoup 😊
Quelle belle analyse de ce roman. Tu donnes vraiment envie de lire ce roman qui, comme tous les livres de cette actrice, porte un regard critique sur notre société. Je le note.
Merci pour cette chronique.
Déjà que j’aime beaucoup ce que fait Karine Tuil mais ton billet fait que je vais me précipiter.
J’avais déjà lu tes citations sur Babelio, peu réjouissantes. Merci encore pour toutes ces envies que tu nous donnes
Quel auteur, quel roman qui sort au moment où nous y sommes le plus réceptifs, mais aussi quelle chronique ! Tu as les mots justes pour me confirmer que je peux me procurer le livre et m’y plonger sans hésiter une seule seconde. Merci beaucoup !
Je suis en train de le lire … et quel régal !! J’aime TOUT : l’écriture, la psychologie des personnages, l’histoire et ce que cela raconte de notre société. Il est vrai que l’on cherche à mettre des noms réels sur ces personnages fictifs.
Elle était à C’est à vous sur la 5 hier, et à la grande librairie. Je la trouve fascinante quand elle raconte comment elle a trouvé ses inspirations. Ce roman est passionnant ! Bonne lecture 📖
Oui. Je l’ai écouté les 2 fois, même si hier soir, il s’agissait plus d’un exercice promotionnel ..