Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Ce qu'il faut de haine de Jacques Saussey Bilan lecture novembre 2023

« Ce qu’il faut de haine » nous emmène à Pierre-Perthuis, un hameau du Morvan situé au bord de la Cure. En 2020, le bourg comptait 107 habitants, autant dire qu’il ne doit pas se passer grand-chose dans cet endroit reculé du monde…Le prologue présente Thibault. Il se trouve dans un hôpital. Il s’enquiert de la santé de son père qui a la maladie d’Alzheimer. Dans un rare moment de lucidité, le père confie quelque chose de grave à son fils, une chose qui fait naître chez lui une rage aiguë. Puis, deux temporalités se succèdent. L’une est le temps du récit, celui où Alice Pernelle et son chien Pepper partent pour une séance de jogging. C’est lors de cet évènement qu’un corps affreusement mutilé est retrouvé dans un endroit que l’on nomme dans la région, la Roche percée. Nous sommes le 27 novembre sans mention d’année. En parallèle, certains chapitres sont consacrés à la voix du tueur. Pour le lecteur, il remonte le fil de sa traque : trouver et tuer Valérie Freysse. Comme dans un confessionnal, le meurtrier prend le lecteur à parti pour lui livrer l’intégralité des détails de ses futurs méfaits… jusqu’à la scène finale.

C’est justement par cette scène que « Ce qu’il faut de haine » s’ouvre. 

« C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons. »*

Que peut-il se passer de si terrible dans ce « trou » déserté et abandonné ? C’est sans compter l’imagination de Jacques Saussey qui ouvre son roman avec une scène d’anthologie, une scène d’une cruauté absolue, aux descriptions précises et abominables. Le roman est évidemment consacré à la quête du criminel, mais je ne m’attarderais pas sur l’enquête que je vous laisse découvrir. Vous trouverez bon nombre de chroniques pour vous en parler avec précision. Ce qui m’intéresse davantage dans « Ce qu’il faut de haine » l’atmosphère qui se dégage du roman et la thématique qui est développée.

Jacques Saussey s’attaque à un sujet de société extrêmement fort où le meurtre et l’enquête ne sont véritablement que des prétextes pour aborder une problématique importante de notre monde : le licenciement intempestif de centaines de personnes et une carrière complète consacrée à cet emploi peu enviable. En effet, la victime passait son temps à virer des gens. Certes, il faut bien gagner sa vie, mais encore faut-il aussi pouvoir se regarder dans une glace… Contrairement à d’autres polars, la victime est ici largement détestée. Malgré l’horreur de sa mise à mort, le lecteur est placé face à un examen de conscience, et son empathie est mise à rude épreuve. La victime a vécu l’essentiel de son existence à Paris, c’est donc une véritable citadine, qui ne connaît ni les codes ni les réactions des hommes et des femmes de la campagne. Que sait-elle de la façon de vivre des habitants ? Mesure-t-elle les enjeux de ce qu’elle vient y accomplir ? Absolument pas. La dichotomie qu’utilise Jacques Saussey est fort bien exploitée. La sanction qu’il utilise pour créer un lien entre ces deux univers, la scène de crime, apparaît comme terriblement vicieuse, mais aussi très jouissive. (c’est absolument horrible d’écrire cela, mais à la lecture, ce sont des émotions qui m’ont traversée.)

En effet, comment ressentir la moindre compassion pour cette femme qualifiée ainsi ? : « Elle n’avait pas de temps à consacrer à ça. Elle passait sa vie à restructurer des entreprises. Des nuits à étudier des bilans financiers, des journées à consulter des colonnes de chiffres et des comptes rendus. Et puis, quand elle avait enfin terminé, elle imprimait une liste de noms et en rayait quelques-uns en rouge. Elle a été à l’origine du licenciement de centaines de personnes. » Nous lisons tous les journaux, et sommes souvent scandalisés par ces restructurations arbitraires qui n’impliquent que de satisfaire des actionnaires qui souhaitent gagner encore plus d’argent au détriment des employés. D’une certaine manière, « Ce qu’il faut de haine » nous demande de choisir un camp, il faut reconnaître que je n’ai pas pu me placer du côté des actionnaires… cela veut dire, par déduction logique, que je suis du côté du meurtrier. Pas si facile, comme constat ! Comme c’est dérangeant de devoir choisir ce camp là, pas très politiquement correct ! Ces licenciements sont déjà insoutenables en milieu urbain, mais pouvons-nous imaginer les conséquences désastreuses de tels actes en milieu rural ? C’est là que Jacques Saussey a eu l’excellente idée d’amplifier son propos en plaçant son intrigue dans un endroit aussi éloigné. La boucle est bouclée. Clairement, la force de frappe et l’impact n’auraient pas eu les mêmes répercussions en ville. Il y a souvent une seule entreprise qui fait vivre tout un village, lorsqu’elle ferme ses portes, c’est une catastrophe pour toute une communauté, et cela, l’auteur le démontre parfaitement bien.

Je persiste à dire que le polar n’est jamais aussi bon que lorsqu’il aborde des thématiques de société fortes. Cela est le cas dans « Ce qu’il faut de haine ». C’est sans doute l’une des raisons qui m’ont fait adorer cette lecture. La construction, l’atmosphère, les personnages ont été mûrement réfléchis. Au début du roman, le lecteur est prévenu par une citation de Nietzsche  :

« Et quant à celui qui scrute le fond de l’abysse, l’abysse le scrute à son tour. » 

L’auteur cherche-t-il à nous faire passer un message ? L’histoire ne le dit pas, mais chacun le mesurera…

« Ce qu’il faut de haine, tout de même, pour se balader en pleine obscurité, en bateau, avec un cadavre grouillant de vers allongé à ses pieds… » On n’imagine pas…

Publié aux éditions Fleuve le 12 octobre 2023, 400 pages.

Lien vers les éditions Fleuve

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* Arthur Rimbaud

5 réflexions sur “Ce qu’il faut de haine, Jacques Saussey

  1. laplumedelulu dit :

    Je me suis spoilé la fin toute seule comme une idiote. Ça n’enlève rien à la qualité de la lecture. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  2. Aude Bouquine dit :

    Vraiment un bon cru !

  3. laplumedelulu dit :

    Mieux que cinq doigts dans la neige j’ai trouvé. Il me reste à lire celui qui se passe à la Réunion.

  4. laplumedelulu dit :

    Surtout quand c’est en Bourgogne 😊

  5. Acheté le week-end dernier à l’auteur, j’ai hâte d’y plonger parce qu’il a l’air très très bon !

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