Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Cinq petits indiens de Michelle Good Editions du Seuil, collection voix autochtones

« Cinq petits Indiens » fait partie d’une nouvelle collection publiée aux éditions du Seuil, sous le label « voix autochtones ». Le but de cette collection est de donner la parole à tous les peuples premiers qui en ont été privés. « Cinq petits Indiens » se déroule au Canada à la fin des années 1960. Des enfants issus de familles autochtones ont été littéralement arrachés à leur famille, puis placés dans des pensionnats ou missions, dans le but d’y être « civilisés ». L’objectif de cette entreprise était de « faire mourir l’indien » qui se trouvait en eux, et d’annihiler définitivement leur appartenance à cette culture. Ces enfants autochtones (relatif aux personnes vivant sur le territoire habité par leurs ancêtres depuis un temps immémorial) ont été séparés de leur famille du jour au lendemain, et ont passé plusieurs années dans ces établissements dirigés par des ecclésiastiques. Malgré une pléthore d’actions entreprises, aucun parent n’a jamais pu récupérer son enfant de manière légale. L’écrivaine Michelle Good a travaillé comme avocate auprès de ses survivants, qui, une fois sortis de ces pensionnats, ont demandé des comptes à l’État canadien. La note de l’éditeur en début de roman donne quelques clés sur l’horreur des situations vécues par ses enfants, dont certains n’avaient alors que six ans.

« Cinq petits Indiens » est un roman choral où plusieurs voix se succèdent sur plusieurs temporalités, avant le rapt, le quotidien au pensionnat, la vie en sortant. La découverte du vécu de chacun est un véritable crève-cœur : la séparation douloureuse et injuste de leur famille, puis le traitement abject dont ils ont fait l’objet dans ces pensionnats. La peur, la douleur, la faim… Tout y est minutieusement détaillé. Ces voix nous hantent par la souffrance de leur témoignage tant il est difficile d’imaginer que l’on puisse se retrouver seul au monde à six ans, comme Howie « Vous êtes ici dans votre nouveau foyer. Vous devrez nous obéir comme si nous étions vos parents », ou ayant toujours vécu là comme Maisie « Dix ans s’étaient écoulés depuis qu’on m’avait arrachée à ma mère, hurlant et me démenant comme une diablesse, et je ne les avais pas revus une seule fois, ni elle ni mon père, durant toute cette période ».

L’essentiel de « Cinq petits Indiens » se passe à l’extérieur du pensionnat, lorsque l’on a réussi à fuir, ou que l’on est chassé puisqu’on a atteint la majorité. Après des années de mauvais traitements, de famine « J’avais si faim qu’il m’arrivait de manger de l’herbe. », être libre peut apparaître comme un cadeau du ciel. Il l’est. Mais à quel prix ? Les petites Indiennes ne peuvent espérer trouver que des emplois mal payés où une forme d’asservissement perdure sous des insultes et des provocations régulières. « Vous, les Indiennes, vous êtes bonnes qu’à deux choses, et les deux se passent dans des chambres d’hôtel. » Il y a celles qui s’en sortent tant bien que mal, et celles pour qui ce retour à une sorte de vie est impossible. Et même après s’être assujetti aux desiderata du gouvernement, la menace continue de planer sur leurs têtes. Lucy et Clara ne dorment jamais tout à fait sur leurs deux oreilles. Lorsque Lucy accouche d’une petite fille, immédiatement la peur revient. « Est-ce qu’on a déjà eu droit au bonheur dans cette vie ? demanda Lucy dans un souffle. La femme des services sociaux est passée aujourd’hui. D’après elle, je dois prouver que je suis capable d’être une bonne mère. » Clara est la révoltée du groupe, celle qui à force de devoir se taire ne peut plus garder le silence et manifeste souvent des accès de violence. Elle est réellement le côté face de Lucy. 

Côté garçons, la vie n’a pas été plus rose. Kenny est celui qui parvient à s’échapper au tout début du roman. C’est le premier à révéler ce qui se passait au pensionnat, mais c’est aussi le premier à être confronté aux conséquences de son kidnapping. En effet, son absence a laissé des traces indélébiles dans le cœur de sa mère qui a compensé comme elle pouvait. Kenny est aussi le témoin du difficile retour à la vie normale. « C’est comme si j’avais perdu la plus grande partie de moi-même et que je ne parvenais pas à la retrouver. » Incapable de s’attacher, incapable de fonder une famille, incapable de vivre dans un groupe, Kenny est un personnage qui englobe à la fois passé présent et futur, et qui se débat pour ne pas se noyer. « Sauf que, parfois j’ai l’impression que, en réalité, je n’ai pas survécu, que je suis juste un mort qui marche toujours. » Ses retrouvailles avec Howie, un petit garçon qu’il avait pris sous son aile vont être le déclencheur des actions qu’ils vont mener ensemble, une amitié basée sur l’esprit de corps et de cœur, sur l’entraide, dans un endroit où il était plus facile de se tirer dans les pattes que d’être unis. « Sans toi, Kenny, je serais mort là-bas. Tu m’as appris à trouver à manger dans la forêt. Tu étais notre héros, mon vieux. Et on m’a dit que toi aussi, tu t’étais échappé ! »

Comme je le disais, au début de cette chronique, « Cinq petits Indiens » parlent de la volonté d’effacer les racines des enfants autochtones. Cette forme de lavage de cerveau était le but ultime de ces institutions. Il ne fallait plus parler ni de racines ni de tradition. C’est pourquoi je trouve l’insertion du personnage de Mariah extrêmement pertinent. Mariah est guérisseuse d’âmes qui se sont perdues. Elle est celle qui redonne du sens aux choses, qui renoue les racines avec la cime, qui réconcilie le passé et le présent, qui raccommode les cœurs écorchés pour mieux aborder le futur. « Il n’existe pas de mots pour expliquer par quel mystère la femme qui sortit de la hutte n’était pas celle qui y était entrée. Tout ce que Clara savait, c’est qu’elle avait été ramenée loin en arrière – à l’époque où les anges chantaient dans le bosquet de bouleaux. Avant sœur Mary, avant l’école indienne, avant les coups censés faire d’elle une petite Blanche à la peau brune. À partir de ce jour, elle eut la certitude que tous ceux qui l’avaient précédée marchaient à ses côtés. Que vivre, ce n’était pas juste survivre, c’était exister en tant que personne. Une personne indienne, dont l’identité profonde avait été inscrite en elle dès l’instant où elle avait pris vie dans le ventre de sa mère. »

« Cinq petits Indiens » brille par la pertinence de son propos, puisqu’il s’agit ici de faits réels. Le roman montre que les blessures de l’enfance ont des conséquences catastrophiques sur les vies d’adultes, et qu’il est très difficile de s’en sortir. Pour tous ces enfants arrachés à leur famille, une seule solution : obtenir réparation. Car, dans la réparation, existe une forme de renaissance. La souffrance ne concerne pas uniquement les enfants, pas uniquement les familles, elle concerne tout un peuple que l’on a voulu exterminer. « Ils nous appellent les survivants. » Parler pour témoigner, se replonger dans un passé, que l’on voudrait oublier, mais qui fait partie de soi, s’exprimer pour se soutenir soi et pour soutenir les autres. Obtenir une forme de reconnaissance de tous les actes subis. 

« – C’est peut-être l’occasion de dire tout ce que j’ai à dire, de me libérer une bonne fois pour toutes.

Il la regarda tendrement, lui reprit la main et la serra fort.

-Si je parviens à surmonter le passé, peut-être qu’on pourra avoir un avenir. »

Cette collection « voix autochtones » a pour but d’éveiller ou de réveiller les consciences et de mettre la lumière sur des événements ignorés de l’histoire du monde. Nous pouvons exister, et avoir le droit d’exister, chacun dans nos différences. « Cinq petits Indiens » est un hommage d’une fille Michelle Good à sa mère Martha Eliza Soonias Stiff qui a vécu l’enfer dans une de ces écoles. « Cinq petits Indiens » est un véritable concentré d’émotions qui donne la parole à ceux que l’on a voulu faire taire.

« Tu es une fleur indigène, Clara. Ne te considère jamais comme une mauvaise herbe. »

Lien vers le catalogue Seuil, littérature étrangère

Lien vers ma chronique de PRENDS MA MAIN, Dolen Perkins-Valdez – Seuil, paru le 3 février 2023.

6 réflexions sur “CINQ PETITS INDIENS, Michelle Good – Seuil Voix Autochtones, paru le 10 mars 2023.

  1. Warlop dit :

    Moi qui aie envie d’autres chose, de découvrir un ailleurs, merci pour ta chronique je me le note de suite 😘

    1. Aude Bouquine dit :

      Ça va te plaire, j’en suis certaine

  2. laplumedelulu dit :

    J’en ai vaguement entendu parler de cette chose. Je ne mets pas de majuscule, ça me hérisse de penser à ces Gosses et surtout ce qu’ils ont subi.
    Merci à toi Aude pour la chronique. 🙏😘

  3. Christiane dit :

    Je viens de lire ce livre. Je l ai trouvé bouleversant. Ces jeunes se révèlent particulièrement courageux.

    1. Aude Bouquine dit :

      Moi aussi. Il est déchirant ce roman mais sublime.

  4. Yvan dit :

    Voilà un livre qui m’intéresse d’autant plus que j’ai lu très récemment une histoire (très différente) qui se rapproche de la thématique.
    Je le note dans ma liste !

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