Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

L’esprit de corps les a unis. Ils sont frères d’armes. Stéphane, Adjudant-chef, désormais retraité, est appelé à l’aide par les anciens de son groupe : le Caporal Lucien Guyader dit Lulu a déserté quelques jours avant de rempiler pour une nouvelle mission. Stéphane court, chaque nuit. Pas parce qu’il aime ça, juste pour se laisser une chance de s’endormir. Car depuis sa retraite, le sommeil l’a fui. Les souvenirs, eux, le hantent : sons, odeurs, visions d’horreur, sensations. Ces hommes-là sont sa famille, chevillés à son corps, omniprésents dans son esprit. En perdre un, c’est les perdre tous. Retrouver Lulu devient une évidence, une responsabilité qui résonne comme une promesse. 

À toi qui reste, « Ici », épouses souvent, Mathilde, Aurélie, bientôt Elise, je voudrais dire que je mesure tes angoisses. « Elle voudrait leur dire aussi la solitude de l’autre, celui qui reste, la veille, la peur, ces mois interminables à sourire à la caméra, tout va bien mon chéri t’en fais pas, alors que la voiture est en panne, que la machine à laver fuit, que le gosse est malade et qu’elle est seule. Seule face à ses décisions, seule face aux angoisses, surtout celles de ta mère, la torture que c’est de devoir la consoler, elle, en plus de tout le reste. Seule à s’interdire de confier ses soucis pour ne pas t’inquiéter, tu risques ta vie après tout, pas elle, seule face à l’attente, face à toutes ces choses qu’elle a envie de faire avec toi et qu’elle ne fait pas, seule à se dire que vous devriez partir en voyage quand tu rentreras, si tu rentres et que tu te sens capable, un jour, de faire autre chose que manger, baiser, dormir. Seule, seule à en crever. » Celui qui reste est celui qui a le temps de penser, celui qui regarde partir son homme sans se retourner, celui qui se retrouve dans une attente constante. Attente de lettres, attente de nouvelles, attente de retour. Toi, tu sais le prix du temps qui passe, tu en mesures chaque seconde, tu vois défiler les jours, puis les nuits. Tu penses, tu rumines, tu imagines, tu médites, tu angoisses. Tu es seule avec toi-même et pas forcément de bonne compagnie. L’enfer c’est les autres, ton enfer à toi, c’est toi-même. Tu vis avec le côté obscur de toutes tes faiblesses, le côté qui doute, qui pressent, qui présume. Tu es ton propre ennemi. Tu pourris sur pied, tu patientes, tu espères le retour et tu sais, au plus profond de toi que le retour sera plus difficile que le départ. « C’est les retours qui sont durs, vous savez, plus que les départs. Chaque fois, mon mari est rentré un peu plus seul, un peu plus en colère, un peu plus triste. Surtout les dernières années quand…(…) Quand tout est devenu plus tragique. On sait que c’est pas facile pour vous, mais personne ne nous demande comment c’est pour nous. Nous, on a pas de médaille à la fin, on se débrouille, mais c’est dur aussi. Surtout avec des enfants. » Toi, personne ne te donne de médaille pour services rendus.

À toi qui es parti, « Là-bas ». Je ne peux qu’imaginer les horreurs auxquelles tu as été confronté, celles qui t’empêchent aujourd’hui de trouver le repos et te font craindre les regards. « Il redoutait le moment où il lui faudrait retourner courir jusqu’à l’étourdissement pour réussir à trouver le sommeil. Il redoutait de laisser Lulu rejoindre la cohorte des fantômes qu’il pourchassait dans ses insomnies. Par-dessus tout, il redoutait le regard de Mathilde, le regard triste qu’ont parfois les femmes de devoir quand les hommes se montrent trop petits et trop peu capables. » Les atrocités qui entravent ta parole « Lulu, Junior et Stéphane étaient acteurs de la même tragédie. Le ressasser à voix haute était inutile. Parfois les vieux soldats ne parlent pas parce qu’il n’y a rien à dire, parce que les conversations sont déjà écrites et que tout le monde en connaît la fin. Parce qu’il faut être économe de ses épanchements quand on espère durer dans le métier de la guerre. » J’envie cet esprit de corps, le respect de la parole donnée, l’entre-aide, l’absence du « parler pour ne rien dire », le sens du devoir. Dans « frères d’armes », il y a le mot « frère » dont on a perdu le sens profond, le viscéral, celui qui renvoie à la fraternité. Davantage d’hommes avec de telles valeurs dans notre monde le rendraient certainement plus acceptable et plus vivable. Là-bas c’est la vie que tu caches, que tu ne peux raconter, ce qui reste entre tes hommes et toi quand la mission est finie. 

À toi qui rêvais d’un « Ailleurs », celui que tu fuyais peut-être, l’endroit où tu as laissé une partie de toi, là où tes émotions ont jailli, t’ont rempli, t’ont rendu vivant et mort à la fois. Tu connais le prix à payer de la désertion, tu anticipes les réactions de tes proches, mais tu as un besoin viscéral de retourner vers la forêt. Mort ? Vif ? Quelle importance, tu es à la fois l’un et l’autre ! Une partie de toi respire toujours, l’autre est en train de pourrir. Tu es un survivant en sursis qui se tait. « Je veux pas faire croire que je suis insensible et toutes ces conneries. Mais j’ai pas le droit de me laisser aller, les mecs, ils vont avoir besoin de moi. Il faut que je tienne la route pour eux, et pour la section. » Toi, tu as pensé d’abord aux autres, jamais à toi. Tu as enfoui tes regrets et ta culpabilité sous ta cuirasse de militaire. Tu sais que tu as commis une erreur, tu viens réparer les silences et trouver le repos. 

« Ceux qui restent » est un roman d’une émotion rare. Il vient chercher ce qui lamine le cœur des hommes. Et des femmes aussi. Quand chacun a fait son devoir, ceux qui partent et ceux qui restent doivent s’apprivoiser, tenter de revivre ensemble en acceptant les silences, les secrets, et les attitudes étranges. « Stéphane parlait peu, écrivait moins encore, mais il savait être chaleureux même en ne disant rien. Ils s’aimaient toujours, sans passion mais avec la certitude tranquille que c’était bien lui pour elle et elle pour lui, que le destin ne s’était pas trompé, avec une tendresse émoussée comme un vieux canif qu’il ne serait pas question de jeter. » Les hommes se taisent. Les femmes savent. Chacun reste à sa place sans franchir la ligne imaginaire du vécu et des émotions. « Ceux qui restent » est à fois sombre et lumineux, tendre et impitoyable, mais reste terriblement humain. L’écriture pudique de Jean Michelin brille par son réalisme et sa douceur. Parfois, les mots ne sont pas écrits, et pourtant, ils surgissent entre chaque ligne. Remarquable !

7 réflexions sur “CEUX QUI RESTENT, Jean Michelin – Héloïse d’Ormesson, sortie le 18 août 2022.

  1. laplumedelulu dit :

    Oh cette chronique, Aude 😍 Tu m’as filé la chair de poule. Merci à toi 🙏❤️

    1. Aude Bouquine dit :

      Demande à papa Noël 😉

      1. laplumedelulu dit :

        Il est bigleux et sourd le mien. 🤣 C’est bien ma veine.

  2. Yvan dit :

    voilà un bel enthousiasme, j’avais hésité à l’acheter justement !

    1. Aude Bouquine dit :

      Vraiment très bon et très émouvant !

  3. Warlop dit :

    Tu m’as donné les frissons. Tu as tellement résumé magnifiquement et avec beaucoup d’émotions le devoir de ceux qui partent et de celles qui restent. Je comprends la couverture et tes mots m’ont transpercée et convaincue

    1. Aude Bouquine dit :

      Je me faisais la réflexion hier soir : ce livre peut se comprendre même dans d’autres domaines que celui de l’armée. Sauf que ces hommes là risquent leurs vies, ce qui fait en soi une énorme différence. Mais l’auteur a su me parler à moi aussi, qui ne suis pas femme de militaire. Je le répète : ce livre est pour toi, j’en suis absolument persuadée.

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