Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Un enfant disparu depuis 732 jours est retrouvé après une course poursuite dans les dédales de Christchurch, un homme armé a tenté de l’abattre. Son père, Marcus Taylor, célèbre explorateur a passé les trois dernières années de sa vie à le chercher, persuadé qu’il n’était pas mort. Sa mère, Raïana s’est éloignée de ce qui constituait le cercle familial pour faire son deuil. Qui a cherché à tuer Nateo, un enfant âgé de huit ans à peine, et surtout pourquoi ? Pour le savoir, il faudra remonter un an plus tôt, lorsque Marcus Taylor a été envoyé en Antarctique avec quelques scientifiques, l’année où cette expédition a transformé les vies de cette équipe en cauchemar tant leurs découvertes ont été effrayantes. Bienvenue en enfer !

Récit en deux temps, « Du fond des âges » transporte le lecteur à Christchurch de nos jours, mais aussi sur une base russe perdue au beau milieu de l’Antarctique.« C’est quoi, le plus dur à supporter, pendant l’hiver austral ? Les quatre mois de nuit noire, les huit mois de confinement ou le fait d’être coupé du monde à plus de 3800 mètres d’altitude ? » Si seulement… La mission était plutôt simple : analyser la vie découverte lors de forages dans la glace. C’était sans compter l’acharnement des éléments et l’animosité de cette terre qui ne souhaite pas être conquise. 

Si « Du fond des âges » rend peut-être hommage au film de Carpenter par sa thématique, j’y ai vu des accents de « Stranger Things » dans la modernité du traitement, l’ambiance anxiogène notamment lors des passages concernant les exuvies. (Voir également le trailer du roman) Une vraie touche de fantastique absolument savoureuse, harmonieuse et parfaitement pondérée, ni trop, ni pas assez. Ne vous y trompez pas, René Manzor n’opte pas pour la facilité dans la construction de son « scénario ». L’histoire va bien plus loin et a l’avantage d’interroger des thématiques de société, tout en développant un large panel des émotions humaines. 

Que feriez-vous si vous retrouviez votre enfant après trois ans de disparition ? L’auteur oppose les points de vue : celui de la mère et celui du père, celui qui a toujours cru en un retour face à celle qui ne l’espérait plus depuis longtemps. Les scènes d’hôpital sont tout à fait troublantes, car le lecteur est le témoin privilégié des yeux qui parlent et des silences, sans qu’il n’y ait réellement besoin de mots. Assez remarquable dans un livre où il n’y a pas d’image, comme dans un film. J’ai aimé que le « sentiment maternel », l’instinctif, le « sans réserve » soit attribué au père et que l’avis de la mère sur le retour de son fils soit plus mesuré. Quelle est la part de l’intuition dans l’amour parental ? Peut-on désavouer la chair de sa chair sur un simple pressentiment ? « Ta présence ne peut pas me faire plus de mal que ton absence ».

Enfin, il y a de très belles réflexions concernant le mal et la mort dans « Du fond des âges ». « Le Mal est invisible à l’œil nu, poursuivit le vieillard. Mais il est patient. Même emprisonné sous des kilomètres de glace, il peut attendre des millions d’années qu’on le libère. Le Bien est le meilleur des hôtes, car il est confiant et accueillant, mais… il est aussi vulnérable. Il suffit d’une petite écorchure pour que le Mal s’y introduise. » Aussi bien au sens propre qu’au sens métaphorique, René Manzor explore l’humanité telle qu’il la voit, la ressent, et peut-être l’anticipe. Il donne également à réfléchir sur notre rapport à la mort, aux morts, aux liens qui parfois semblent nous lier aux disparus, au-delà de l’intelligible ou du concevable « Les morts interagissent avec notre monde depuis l’éternité, qu’il y ait une explication ou pas. Mais ce sont eux qui décident de contacter les vivants et pas l’inverse. Et, croyez-moi, quand ils le font, ça ressemble plus à une corvée qu’à un don. »

Difficile de poser une étiquette sur « Du fond des âges » et c’est tant mieux. Je peux vous dire que le roman est mené tambour battant grâce à une double temporalité très réussie qui décuple la sensation prégnante que quelque chose de terrible va arriver, sans savoir exactement de quel côté le danger va surgir. Le lecteur regarde de tous les côtés et attend que le mal jaillisse en tournant avidement les pages. L’ensemble est très sibyllin et ne se dévoile qu’à la fin, lorsque tous les morceaux du puzzle s’assemblent enfin pour livrer l’effroyable vérité ». De bout en bout, l’attachement envers les personnages, les émotions qu’ils suscitent ou que leurs situations suscitent ne faiblissent pas. L’œil cinématographique de René Manzor ne néglige ni détails, ni surprises, ni stupeur face à certaines scènes impossibles à deviner. « Du fond des âges » est assurément très immersif et ferait une excellente série télé. 

À VIF, René Manzor – Calmann-Lévy, sortie le 17 mars 2021.

APOCRYPHE, René Manzor – Calmann-Lévy noir

5 réflexions sur “DU FOND DES ÂGES, René Manzor – Calmann-Lévy, sortie le 19 octobre 2022.

  1. laplumedelulu dit :

    Sur ma whislist après la chronique d’Yvan. Merci à toi Aude. 🙏😘

  2. Yvan dit :

    Comme tu le dis bien, c’est une belle réussite dans le genre (dans les genres ?), qu’on lit sans lâcher les pages

  3. Je vais me laisser tenter

    1. Aude Bouquine dit :

      Très bonne idée 👍

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