Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Roger a l’ambition qui raye le parquet. Nommé ministre, il a l’avidité de la réussite chevillée au corps : il se doit d’apporter sa pierre à l’édifice. Pour asseoir « son règne », il lui faut trouver un sujet à sa mesure, un sujet qui gardera une place particulière dans l’Histoire. Roger est un homme frustré depuis l’enfance, quand, le jour de ses 10 ans, son père qu’il voyait peu est revenu à la maison avec un cadeau un peu particulier : un frère de 5 ans plus jeune. En effet, le monsieur avait une double vie et son autre compagne, décédée, lui a laissé son fils qu’il décide de ramener dans le foyer familial. Ce frère imposé deviendra le réceptacle de toutes les jalousies, et de toutes les haines de Roger. Entre eux, il n’y aura jamais de relations fraternelles. Devenus adultes, Roger fera de la politique, Nicolas de la musique. Si un fossé familial les sépare, le fossé des idées sera plus profond encore. Ils n’ont rien en commun. 

Roger enfin nommé Garde des Sceaux ambitionne de remettre sur la table un débat clos depuis 1981, date où fut votée l’abolition de la peine de mort en France. Rouvrir ce dossier face aux nombreuses critiques sur des peines de justice incomprises et jugées « injustes » lui semble légitime, et même indispensable. «Il faudra qu’il accepte que ses rêves se transforment lentement en cauchemars éveillés, que ses partisans chantent ses louanges et que ses adversaires lui crachent à la gueule. Il faudra qu’il encaisse les erreurs de jugement, le sang dont on peindra ses mains, les fleurs de l’opinion publique et quelques affaires sanglantes pour l’appuyer, à l’heure où les réseaux sociaux sont devenus un prêt-à-penser, et qu’il suffit d’un meurtre aggravé pour retourner une opinion publique aussi friable qu’une feuille au milieu d’un ouragan. Il lui faudrait la mort d’une petite fille.» Il lui suffit d’attendre le bon moment, le bon fait divers qui apportera de l’eau à son moulin pour se lancer dans l’arène. La peine de mort est rétablie. Roger jubile. Jusqu’à ce que… son propre frère soit lui aussi accusé d’un meurtre qu’il jure ne pas avoir commis. 

« Ce qu’il nous faut de remords et d’espérance » pour décortiquer avec une certaine honnêteté intellectuelle les deux faces d’une même problématique : pour ou contre. Céline Lapertot engage le débat sans prosélytisme, mais en distillant tout le long du roman des faits qui changent la donne face à une position que l’on pensait immuable. À travers le vécu de certains de ses personnages, elle ajoute de petits grains de sable qui viennent enrayer la force des certitudes. Différents points de vue sont développés, du promeneur qui découvre un corps sans vie, jusqu’à l’opinion publique dans sa globalité, en passant par les politiques, les avocats, les collaborateurs, les condamnés. Elle creuse, elle dissèque, elle approfondit, elle fouille jusqu’à épuisement des argumentations. À juste titre, elle accorde à l’opinion publique une large part à ses propos, car c’est «la vindicte populaire et sa sensibilité rageuse à fleur de peau, prête à s’abattre comme un couperet.» qui accentue la confiance personnelle d’hommes tels que Roger. «(…) le peuple ne conçoit pas une mort discrète et humaine. Il veut être un acteur, le peuple, jusqu’au bout de l’achèvement d’un assassin.» Contrairement à l’injection létale pratiquée aux États-Unis, la guillotine est bien plus tape-à-l’œil, plus symbolique quand les têtes tombent dans la sciure du panier.

Céline Lapertot aurait pu s’arrêter là. La peine de mort est rétablie. Le premier condamné est exécuté. Roger, fier de sa réforme congratule la force de ses propos associés à la « vox populi », et son acharnement qui ont amené cette loi. Sauf que… elle introduit dans le récit un nouveau questionnement « Quid, quand la condamnation à mort touche l’un des tiens ? », et que sous le microscope des journalistes, des politiques, des proches et du peuple, tu te dois d’appliquer la sentence sans ciller… Arthur Rimbaud rejoint le texte « Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles, la blanche Ophélia flotte comme un lys, flotte très lentement, couchée en ses longs voiles. » Le drame incandescent qui va brûler Roger de l’intérieur arrive par la poésie. Oui, elle fait ça aussi Céline Lapertot, elle glisse des métaphores poétiques dans son texte pour annoncer des cataclysmes. C’est d’une beauté sans nom…Va-t-elle s’arrêter là ? Bien sûr que non. À défaut de grain de sable, elle décide de lancer un nouveau caillou dans la mare, histoire de pousser encore un peu plus le curseur des réflexions, mais je vous laisse découvrir comment elle s’y prend. 

« Ce qu’il faut nous faut de remords et d’espérance » pousse le lecteur dans ses retranchements, mais le prend aussi à partie, l’oblige à choisir son camp en lui donnant toutes les cartes pour le faire. C’est fait avec une intelligence remarquable. La force de frappe de Céline Lapertot réside dans le choix minutieux des mots qu’elle emploie, dans la rythmique de son phrasé, dans les anaphores qui martèlent son propos. L’exploitation des phrases toutes faites, souvent imputées à l’opinion publique, « l’assassinat pour les assassins », « il n’y a pas de fumée sans feu », contrebalance des raisonnements plus développés des politiques, comme celui de Trump qui martelait «law and order », « Je veux de l’ordre ici ». Dans ce débat, pour ou contre la peine de mort, elle appose l’idée de la condamnation d’un coupable où la sentence est moralement plus acceptable à faire exécuter, à la condamnation d’un innocent et des conséquences morales avec lesquelles il faudra vivre. Autour de cette thématique, elle a choisi d’en développer d’autres : les relations fraternelles, l’amour maternel notamment, toujours à bon escient. Ils n’ont comme but que d’enrichir le débat. Rien n’est laissé au hasard, rien n’est superflu. Il n’y a pas de remplissage dans ce texte, seulement de l’essentiel et du tangible.

Pour toutes ces raisons, et c’est pour moi indispensable à la lecture d’un roman, le lecteur se retrouve au cœur d’un tourbillon d’émotions. Je crois que je n’ai jamais ressenti autant d’émotions contradictoires dans un livre de 215 pages. Ces 215 pages sont d’une remarquable densité, d’une justesse inouïe, et démontrent, sans aucune contestation possible le talent d’écrivain de Céline Lapertot. Elle possède une analyse fine de la société et de ce qui s’y joue en ce moment. Elle observe ses contemporains et retranscrit à sa manière, des opinions percutantes. Elle a fait des choix narratifs parfaits en ne glissant jamais vers la facilité. « Ce qu’il nous faut de remords et d’espérance. » est un grand roman, un beau roman, un roman courageux, un roman sensible, un roman dont la fin vous arrache des sanglots.

À votre tour d’entrer dans l’arène de celui qui condamne et de celui qui est condamné. Céline ne vous laissera pas beaucoup de repos, mais ce roman a au moins le mérite de vous confronter au débat et de vous pousser à la réflexion. 

Remarquable et exceptionnel récit !

6 réflexions sur “CE QU’IL NOUS FAUT DE REMORDS ET D’ESPÉRANCE, Céline Lapertot – Viviane Hamy éditions, sortie le 19 août 2021.

  1. Patrizia G. dit :

    Quelle chronique !!! Tu m’as donné envie là …..

    1. Aude Bouquine dit :

      Super 👍 bonne lecture alors 😉

  2. Yvan dit :

    Comment veux-tu résister à un tel enthousiasme et des mots aussi forts ??

    1. Aude Bouquine dit :

      On ne peut pas, ce livre c’est du grand art !

  3. Anthony dit :

    Très grand livre! Céline Lapertot est une grande écrivaine !

    1. Aude Bouquine dit :

      Je suis bien d’accord ! Quel talent !

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