Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

2011 :

Fermeture de la « Dozier School » à Marianna, Floride. « Nickel boys » est librement inspiré de l’histoire de cette école. (Sous réserve qu’il soit approprié d’appeler ce centre de tortures « école »)

2020, quelques faits :

12 mars, mort de Breonna Taylor tuée de 8 balles alors qu’elle dormait.

25 mai, mort par étouffement de Georges Floyd

12 juin, mort de Rayshard Brooks, tué alors qu’il s’était endormi dans sa voiture. Abattu par trois balles.

23 août : Jacob Blake reçoit 7 balles dans le dos tirées à bout portant.

30 septembre, premier débat dans la course à la présidentielle Américaine : Donald Trump refuse de condamner les suprémacistes blancs. 

1962, Elwood reçoit en cadeau de Noël un disque : le discours de Martin Luther King à Zion Hill. Des mots forts, un peuple rassemblé autour d’une figure emblématique pour plus de justice. Elwood veut aller à l’université. Il veut être le premier noir de sa famille à saisir cette opportunité. Il refuse l’accomplissement d’un destin tout tracé : portier dans l’hôtel où travaille sa grand-mère. Mauvais endroit, mauvais moment, Elwood se retrouve accusé de vol de voiture. Sanction immédiate sans possibilités de s’expliquer : direction « Nickel », un centre de redressement où les blancs et les noirs sont séparés, qui ne cache pas ses intentions «Vous êtes tous ici parce que vous êtes incapables de vivre avec des gens respectables.» Cette école possède sa propre Maison-Blanche, celle qui rend la justice. On y entre par-derrière. Par la porte de la raclée. Un ventilateur gigantesque est installé là pour couvrir le bruit de ce qui s’y passe par son rugissement… « Black Beauty » devient rapidement une compagne très chère, solide, assidue qui remet les garçons dans le droit chemin. Non, ce n’est pas une jeune beauté noire, c’est une ceinture. Elle se charge de donner des corrections. 

Je pourrais vous dire une foule de choses sur la beauté de ce roman, sur sa cruauté aussi. Sur son authenticité. Sur le fait que cette école a œuvré, au vu et au su de tous jusqu’en 2011. C’était hier. Comme la ségrégation raciale. C’était hier. «Les garçons disaient que ce nom de Nickel était en fait une référence à la pièce de monnaie, parce que leurs vies ne valaient même pas cinq cents.»

Aujourd’hui, la plus grande puissance mondiale a à sa tête un homme profondément raciste, misogyne, homophobe, violent envers les femmes. Un homme sociopathe, psychopathe qui ne condamne pas les violences faites envers les noirs. Un homme qui perpétue une certaine tradition qui laisse à penser que l’homme noir est inférieur. Quand il ne condamne pas lui-même, il laisse faire. Il est le grand patron blanc d’une « Nickel Boys School » à l’échelle nationale. En 2020, lorsque des gamins noirs jouent au basketball dans les rues et voient arriver une voiture de police, ils se cachent parce qu’ils ont peur. En 2020, les pères noirs apprennent à leurs enfants à ne pas courir sur les trottoirs pour éviter des arrestations arbitraires aux conséquences dramatiques. 

Ce récit certes romanesque n’est pas simplement un roman tiré d’une histoire vraie. C’est un texte politique dans un contexte historique qu’illustre aujourd’hui le mouvement Black Lives Matter. Il serait bien naïf de penser qu’il n’est pas destiné à mettre en lumière une forme actualisée de ségrégation : la ségrégation passive. En 2020, dans l’Amérique de Trump, une vie noire vaut toujours moins qu’une vie blanche. Les mots de Martin Luther King sont toujours d’actualité : «Nous devons croire dans notre âme que nous sommes quelqu’un, que nous ne sommes pas rien, que nous valons quelque chose, et nous devons arpenter chaque jour les avenues de la ville avec dignité, en gardant à l’esprit que nous sommes quelqu’un.»

Il y a 4 manières de quitter Nickel : purger sa peine, espérer une intervention du tribunal qui a prononcé la sentence, mourir ou s’enfuir. Il n’empêche que la violence perpétrée dans cet établissement vous suit toute votre vie «Elle vous brisait, vous déformait, vous rendait inapte à une vie normale.» Si Colson Whitehead raconte les années de Elwood dans ce centre de redressement, il narre également sa vie d’après, celle où il faut tenter de vivre avec les souvenirs, les sévices, les camarades morts sous les coups. Morts. À la fermeture de cette école, face à de nombreuses accusations, les autorités creusent et trouvent des squelettes. Les squelettes des enfants de Nickel. Ceux qui n’ont pas résisté à l’utilisation frénétique de « black beauty ». 

« Nickel boys » dissèque l’Amérique d’hier et place le curseur sur celle d’aujourd’hui. Rien n’a réellement changé depuis les années 60, si ce n’est peut-être la conscience de certains qu’un travail énorme reste à accomplir et que la réussite d’un tel projet ne peut se faire sans dénoncer, ne rien laisser passer et fermement condamner. L’Amérique de Trump ment, triche, assène de fausses informations, creuse les écarts, stigmatise, surfe sur les peurs et la haine de l’autre. Certaines voix s’élèvent, comme celle de Colson Whitehead. Des voix pour dire non. Des voix pour soutenir des vies. Des voix pour défendre des idées, abolir des inégalités, rendre la justice. Des voix essentielles qui écrivent des textes essentiels. 

«Fuir était une folie, ne pas fuir aussi.» Reste à agir. 

Une réflexion sur “NICKEL BOYS, Colson Whitehead – Albin Michel, sortie le 19 août 2020.

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