Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Bienvenus à Mothercloud, un monde où travail, effort, courage sont récompensés, qui offre sécurité, toit au-dessus de la tête quand toutes les villes du monde sont désertées, que le réchauffement climatique a fait rage, et que l’eau n’est plus potable. Dans ce récit dystopique, Rob Hart donne vie à trois personnages qui racontent Mothercloud : Gibson Wells son créateur, Zinnia qui travaille dans l’entrepôt des marchandises à expédier aux clients, Paxton qui intègre la sécurité. À chaque employé sa couleur de polo : marron pour le service technique, jaune pour le service client, vert pour les services de restauration, blanc pour les managers, rouge pour les préparateurs de commande, bleu pour les agents de sécurité. Une bonne façon de reconnaître, au premier regard la fonction de chacun. Dans Mothercloud, l’individu ne compte pas, seule sa contribution au sein de la mère nourricière importe.

« Warehouse », puisque c’est le titre original (traduction entrepôt), est d’abord l’histoire d’un homme : Gibson Wells. Un homme qui a voulu faire du monde sur le déclin, un monde nouveau, prospère, basé sur la valeur travail. « Il fallait trouver le moyen de motiver nos employés pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Un troupeau se cale toujours sur la vitesse de ses éléments les plus lents. » Pour ce faire, rien de plus simple : doter les employés d’une montre qui mesure leurs performances tel un feu tricolore, et les affubler de petites étoiles, de 1 à 5 en guise de notation, être payés en crédit et non en dollars. « La jauge ne reste verte que quelques secondes, mais chaque seconde est une victoire. Une récompense. C’était le changement de couleur qui lui procurait cette impression, de jaune à vert ; du jaune couleur de la faiblesse, au vert couleur de la force.» Ce qui m’a vraiment impressionnée dans le récit de ce personnage, fait sous forme de blog s’apparentant à un testament, c’est l’extrême empathie du lecteur à son égard. À l’heure où, le géant des envois prime s’est vu privé de l’envoi de ses commandes non essentielles (dont les livres), et où, par extension, son dirigeant est fortement décrié, difficile de ne pas faire d’analogies. Et pourtant, impossible de détester Gibson Wells, dont l’idée de base, transformer le monde en un monde meilleur est philosophiquement parlant, une belle idée. (….)« nous ne nous contenterons pas de transporter des marchandises d’un point A à un point B. Nous nous efforcerons de transformer notre monde en un meilleur endroit où vivre. En créant des emplois, des logements, un système de santé. En réduisant les gaz à effet de serre qui étouffent notre planète, pour pouvoir rêver qu’un jour, nous vivrons à nouveau en permanence à l’air libre. »

Comme disent les Américains « let’s see the big picture here », prenons de la hauteur. Des entrepôts transformés en villes cités dortoirs, du travail pour tous, une chambrette climatisée, des soins si besoin, à manger quand l’estomac grogne, de l’eau potable. Maintenant, zoomez pour voir ce qui se passe réellement dans ces prisons dorées, parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, des prisons dorées dans lesquelles des hommes, telles des fourmis courent dans tous les sens pour maintenir la jauge de leur montre au vert, et tentent désespérément d’éviter les purges, jours de coupe organisées 4 fois par an. Et oui, quand un travailleur arrive à une étoile, il est viré, sans autre forme de procès et, implicitement, promis à une mort certaine. La routine s’installe, le travail épuise, le corps est si fatigué que le cerveau ne fonctionne plus. Le but ultime est bien celui-là : empêcher les gens de penser. Penser amènerait une forme de prise de conscience. Inutile. Sans aucune productivité.

Lentement, pas le biais de quelques autres personnages, Rob Hart raconte la vie d’avant, une vie où l’on se souciait encore de prendre soin de l’autre, une vie où l’on pensait avant de consommer à outrance pour combler le vide. Le personnage de Gibson devient tout à coup moins sympathique, mais il ne le devient qu’à travers les yeux des autres. « Laissez-moi vous raconter quelque chose à propos de Cloud. C’est nous qui les avons choisis. Nous qui leur avons donné le contrôle. Quand ils ont décidé de racheter les épiceries, nous les avons laissés faire. Quand ils ont décidé de faire main basse sur l’agriculture, nous les avons laissés faire. Quand ils ont décidé de s’emparer des médias, nous les avons laissés faire. Idem pour les fournisseurs d’accès à Internet, les compagnies de téléphonie mobile, nous les avons laissés faire. On nous avait répété que l’on paierait moins cher, parce que Cloud se soucie avant tout de ses clients. Que les clients formaient une famille. Mais nous ne sommes pas une famille. Nous sommes la pitance qu’avalent les grandes entreprises pour devenir encore plus grandes.» 

L’auteur a fait un choix très judicieux en choisissant le roman choral. Chacun des trois personnages fait avancer l’histoire avec ses propres yeux et ses intimes convictions. Le lecteur passe de l’un à l’autre avec jubilation pour découvrir l’histoire et le destin de chacun. Si l’imaginaire est bien présent dans le roman, le réalisme de notre évolution parallèle, qui tend dangereusement vers cette finalité est saisissant. Nous avons vécu plusieurs semaines de confinement, et, pour la plupart, mis nos vies sur pause. Cette “trêve” de la consommation indécente a peut-être permis à certains d’entre nous de faire le point sur les besoins indispensables à notre bonheur. L’interdiction d’Amazon d’envoyer des produits non essentiels a été une grande première dans l’histoire de son implantation sur le sol français. J’ai toujours l’espoir naïf que l’Homme retire la “substantifique moelle” de ce genre d’expérience, mais c’est certainement un vœu pieux. Nous avons déjà dépassé le point de non-retour et Rob Hart le démontre parfaitement dans ce roman, certes dystopique, mais réaliste. N’oubliez pas : «L’objectif de Cloud a toujours été de simplifier la vie des gens.»

#MotherCloud #NetGalleyFrance

10 réflexions sur “MOTHERCLOUD, Rob Hart – Belfond, sortie le 5 mars 2020.

  1. brindille33 dit :

    Voilà un roman fort intéressant. Qui rappelle une société des GAFA et même d’autres, si tu as lu le livre Persona.
    Cela donne froid dans le dos. La prochaine application mise pour « nous protéger des uns et des autres du virus » en est un excellent exemple supplémentaire. Merci pour ton avis.
    Geneviève

    1. Aude Bouquine dit :

      J’ai effectivement lu Persona qui traite également de ce sujet. Celui-ci est différent par la manière dont il est construit et ne se concentre que sur une entreprise type Amazon. Il y a de quoi réfléchir à notre futur en effet. Personnellement la géolocalisation me rend dingue mais c’est très difficile d’utiliser son portable sans… par exemple quand on a besoin du gps. On n’est pas sortis de l’auberge !

      1. brindille33 dit :

        J’ai un GPS séparé qui m’énerve. Le précédent même marque était impeccable. Mon portable n’est pas suffisamment haut de gamme pour l’utiliser pour cette fonction. Je sais que mon portable est géolocalisé. C’est ennuyeux. Si il m’arrive quelque chose de grave, celle-ci peut être utile, ceci en cas de déplacement seule. Bien souvent mon mari et moi faisons les courses en laissant les portables à la maison. Mon fils bien plus jeune en Belgique s’occupe peu de son portable le w.e. Il oublie carrément de regarder si des messages sont rentrés. Comme j’habite à 900 kms cela a parfois le don d’un peu m’énerver de ne pas recevoir de réponse. Je le connais et sais qu’il est fort occupé. Et oui le lot des retraites et des enfants très occupés. 😉
        J’ai mis le livre dans ma liste. J’avais adoré Persona, je pense que celui-ci aura le don de bien me confirmer ce dans quoi nous et nos enfants plongeons. Accord ou pas.

      2. Aude Bouquine dit :

        Mes filles sont vissées à leur téléphone et répondent à mes sms 4 jours plus tard …. moi aussi ça m’énerve !!!

  2. Yvan dit :

    Simplifier la vie, déconnecter les neurones, acheter travailler acheter travailler acheter. Et mourir de l’intérieur…
    Mothercloud est une merveille de divertissement qui fait aussi sacrément réfléchir. S’il n’est pas trop tard

    1. Aude Bouquine dit :

      Alors si c’est trop tard parce que nos vies ressemblent déjà à ça !
      La jeune génération, celle qui arrive bientôt sur le marché de l’emploi, n’en veut plus. J’entends déjà des « travailler oui, mais pas que et surtout pas l’essentiel »
      On a raté un truc apparemment…

      1. Yvan dit :

        ils vont au devant de sacrées surprises, parce que le monde de l’entreprise actuel est loin de ce qu’ils espèrent…

      2. Aude Bouquine dit :

        Ça c’est certain, je suis bien d’accord 🙁

      3. brindille33 dit :

        J’entends cela aussi, comme toi. Le monde de l’entreprise est terrible et en arrivant en France en 2004 j’en ai découvert des horreurs concernant la France et son code du travail. Ce que j’appelle pour certaines entreprises la dictature de l’employeur. Il suffit juste, c’était en 2005 où j’ai aidé dans une association à faire des simulations d’embauche, ce que c’était qu’un contrat de travail. Tout pour l’employeur et pas un seul paragraphe concernant le travailleur. J’ai été sidérée. Je l’avais déjà été en découvrant le SMIC. Lors de ces entretiens donner un rêve à 9h du matin pour une jeune fille de 19 ans c’était vraiment dur, dur. Je le faisais exprès pour qu’elle retrouve un rythme de réveil, de déplacement.

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