Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Ils sont rares ces auteurs qui parviennent à vous accrocher dès les premières pages, qui vous serrent les tripes, vous emprisonnent le cœur et ne vous lâchent plus, qui vous laissent exsangue, le souffle court et la tête à l’envers. L’année dernière, Karine Giebel défrayait la chronique avec « Toutes blessent la dernière tue » où elle traitait de l’esclavage moderne. Cette année, elle livre un roman plus intimiste où elle aborde la passion selon Giebel. Pas la petite amourette ou le coup au cœur qui illumine vos journées, non, la vague, violente, celle qui submerge tout, la raison, la loi, les convenances, sa propre santé mentale, mais aussi celle de l’autre. Cette passion-là, idéalisée, plus proche de l’obsession, tout le monde rêverait de la connaître une fois dans sa vie, sur le papier du moins… En refermant le livre, c’est moins sûr.

Après un prologue cryptique, le roman s’ouvre sur les auditions de Richard Ménainville patron de la brigade des stups et Laëtitia Graminsky nouvelle recrue dans son service. Celles-ci sont menées par l’IGPN, police des polices, laissant supposer que quelque chose d’extrêmement grave s’est produit dans ces lieux. Chacun à leur tour, ils racontent…La construction du roman s’articule donc autour de l’alternance de deux voix, un homme et une femme, qui remontent le fil de leur rencontre, de leur collaboration professionnelle et surtout explorent la façon dont ils en sont arrivés là. Rivés à leurs chaises, séparés par des murs, interrogés individuellement, ils expriment leurs vérités.

552 pages pour décortiquer une relation humaine… On se demande très rapidement comment Karine Giebel va pouvoir tenir, s’en sortir, et surtout nous happer jusqu’au bout, sans lassitude ni ennui. C’est casse-gueule, dangereux, audacieux. Si vous me suivez, vous savez que cette thématique de la passion dévastatrice fait partie de mes sujets de prédilection. Marie Neuser dans « Délicieuse » nous a livré un texte d’une bouleversante intensité. Récemment, Géraldine Dalban-Moreynas en a elle aussi brillamment exploré les tréfonds dans « On ne meurt pas d’amour ». Autant dire que dans ma petite tête, évidemment je compare et j’attends d’avoir le cœur en vrac, les émotions qui tourbillonnent, le ventre qui papillonne et des nuits quasi blanches pour me repasser le film, encore et encore. Cette émotion peut s’exprimer de bien des façons. La palette est large entre plaisir délicieux et supplice malaisant. Si l’émotion n’est pas là, le livre est raté…

Ce n’est pas le cas ici. Par des phrases courtes, comme des battements de cœur, le choix de mots percutants dans un champ lexical qui mêle passion et violence, la construction d’un scénario noir qui laisse très peu de lumière, ni l’espoir d’un final heureux, Karine Giebel explore l’amour létal, celui qui vous détruit plus qu’il ne vous construit et qui flirte avec la mort. « La passion, la vraie. Extrême. Sans limites. Sans règles. Cette chose fabuleuse et meurtrière, cet incendie qui ne peut être maîtrisé, ce raz de marée que rien ne peut arrêter. Cette chose fabuleuse et mortelle. Ce mystère qui a dicté les plus belles lignes. Les actes les plus héroïques et les plus lâches. Cette chose fabuleuse et fatale. »

Cependant, cette « carbonisation des méninges » et des tripes pour celui qui la lit frise parfois le trop-plein. Ça déborde d’un martelage en règle, à coup de répétitions, de coups physiques, de « je t’aime », « je te hais ». C’est peut-être ce qui m’a le plus troublée dans ce texte. Il arrive un moment où le lecteur n’en peut plus, témoin d’une situation qui ne se délie pas, d’émotions paroxystiques ayant atteint un tel degré qu’elles ne peuvent plus se dénouer. Si tout le long, les sentiments sont équivoques et contradictoires, chassé-croisé sans fin entre fureur incandescente et guerre latente, le lecteur arrive sonné à l’épilogue qui ne sonne pas le glas de cette histoire, mais en remet une couche plus introspective. « Entre nous, c’était une épreuve de force. Tout a commencé par un combat, tout n’a jamais été qu’un affrontement. Ce plaisir c’était aussi ça. Un savant mélange. »

La force de ce roman réside dans la création de personnages qu’on plaint, puis qu’on déteste. Leur entêtement, leur aveuglement, leurs doutes et leurs certitudes, leurs actions laissent souvent le lecteur exsangue au bord de la route, épuisé par cette lutte incessante entre hypothèses d’âmes sœurs et luttes fratricides. De ces sentiments ambivalents, obscurs, naît une réaction ambiguë du lecteur, un sentiment de voyeurisme malsain, un devoir d’arrêter le massacre, une lâcheté coupable de ne pouvoir intervenir, mais un désir crucial d’aller au bout.

« On ne bâtit rien sur de la lave en fusion » reflète assez bien le sentiment que j’ai après la lecture de « Ce que tu as fait de moi », partagée entre une admiration profonde pour un auteur capable de faire ressentir de telles émotions paradoxales à son lectorat et un oui mais, de simple lectrice qui analyse un texte parfois fondamentalement dérangeant. « Je crois qu’il se produit parfois des alchimies secrètes. » donne un élément de réponse qui traduit assez bien la relation de l’auteur avec son lectorat. Le livre terminé, le lecteur est à bout de souffle et pourtant, il y revient à chaque fois. Une forme d’addiction jouissive et coupable pour un style résolument noir. N’est-ce pas cela le style Giebel ? Mêler plaisir coupable et contradictions, récit déroutant et émotions ambivalentes ?

Parvenir à faire ressentir tant d’émotions exacerbées et de réactions divergentes, porte pour moi un nom : ça s’appelle le talent.

Je remercie les éditions Belfond pour leur confiance.

8 réflexions sur “CE QUE TU AS FAIT DE MOI, Karine Giebel – Belfond, sortie le 21 novembre 2019.

  1. Je connais Karine Giebel de nom mais je n’ai pas encore eu la chance de lire un roman d’elle. Tu en parles très joliment. 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Aude Bouquine dit :

      Si tu n’as jamais rien lu d’elle, je ne suis pas sure qu’il faille commencer par celui-là …

      Aimé par 2 personnes

      1. Florian Allain dit :

        Merci pour ce retour chère Aude 😉 Comme le Mr ci-dessus, je n’ai encore jamais lu Karine Giebel et tu ne penses pas qu’il faudrait commencer par celui-là… Est-ce mieux de commencer par « Tous blessent, la dernière tue » ?

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      2. Aude Bouquine dit :

        Le style de Giebel évolue dans la noirceur mais je crois qu’il faut avant tout écouter ses envies. Ce livre fait polémique et tu comprendras pourquoi en l’ayant lu. Toutes blessent la dernière tue aussi mais d’une autre façon. Je recherche avant tout qu’un auteur me procure des émotions, quelles qu’elles soient. C’est le cas pour ses livres. Tous ses livres te prennent aux tripes mais les deux derniers plus encore. Ça dépend de ce que tu cherches 😉

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  2. Hedwige dit :

    Bravo pour ta finale Aude, c’est d’une grande justesse et d’une grande perspicacité !

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  3. Je vais y goûter ce week-end, à ce talent !

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  4. Yvan dit :

    Moi aussi j’ai souffert avec cette lecture, les nerfs à vif. Et peu d’auteurs arrivent à me mettre dans un tel état ! Giebel est unique

    Aimé par 1 personne

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