Dans « Les plus jeunes années du monde », on trouve de la chlorophylle qui rougeoie, une secte, et deux enfants qu’on a longtemps empêchés d’exister normalement. De ces ingrédients, Marie-Lorna Vaconsin aurait pu faire mille récits différents. Elle a choisi une dystopie qui refuse d’enterrer l’humanité, une fin du monde sans fin.
Depuis Orwell, Huxley, ou encore Margaret Atwood, on reconnaît les ficelles d’une dystopie classique : un pouvoir identifiable, un système déjà refermé sur lui-même, un ou plusieurs protagonistes qui ouvrent les yeux et cherchent une issue ou mènent un combat de liberté. Le monde apparaît alors comme toxique, il faut le fuir ou le renverser.
Or, dans « Les plus jeunes années du monde », il n’existe pas de grand architecte du désastre. La rubéfaction de la Fish Lake Forest en Utah déstabilise les scientifiques et les hommes. Les religieux y voient un signe de la présence de Dieu, les financiers imaginent ce qu’ils pourraient en tirer.
Cet évènement sans coupable ni explication rapproche « Les plus jeunes années du monde » d’un récit à forte résonance écologique. Le Pando, cette colonie de peupliers, étend ses racines pour former un gigantesque et unique organisme vivant sous terre. La lumière rouge qui s’en dégage apaise, guérit les maladies inflammatoires, dissout les inhibitions sociales, mais éteint aussi méthodiquement et irrémédiablement la fécondité humaine.
Ainsi, le monde végétal ne fait que révéler au grand jour ce qui couvait déjà comme la violence des pères, ou des sectes, des enfances abîmées et des solitudes. Il n’y a pas ici d’opposition entre le monde d’avant regretté et celui d’après fortement souhaité.
C’est la vraie proposition de ce roman : déplacer le genre dystopique de l’eschatologie (qui s’intéresse au sort de l’humanité et du monde) vers un récit orienté sur la biologie évolutive.
Pourtant, il faut se garder d’appréhender « Les plus jeunes années du monde » avec un optimisme aveugle. La mutation a un prix et nombreux sont ceux qui doivent le payer. Des vies disparaissent. Ici, rien n’est acquis ou guéri au sens propre. Nous sommes dans une mue généralisée et non dans une victoire. L’espèce qui survit est donc celle qui s’adapte.
Dans « Les plus jeunes années du monde », le lecteur suit principalement deux enfants, Joshua, né dans une secte, et Edita, séquestrée dans un lodge au fin fond de la forêt. Le petit garçon est en quête de sens. La petite fille a développé des sens qui lui permettent de voir au-delà des humains et d’entrer en communion avec la nature.
Leurs portraits sont construits sur de très fortes métaphores animales que je n’ai pas toujours comprises.
Si j’ai pu ressentir intuitivement certaines de leurs émotions, il m’a manqué un balisage explicite pour en savourer chaque évolution. Je n’ai pas eu les clés nécessaires pour me permettre d’entrer sous leurs peaux, de mieux les cerner et de les sentir évoluer, malgré la cohérence implicite des métaphores.
Il y a énormément de thématiques assez lourdes soulevées dans « Les plus jeunes années du monde », et quelques scènes sont très crues ou difficiles (violences sexistes et sexuelles, masculinisme poussé). L’ensemble m’a parfois laissée exsangue.
J’ai senti que Marie-Lorna Vaconsin avait beaucoup de choses à dire sur notre époque et trop peu de pages à sa disposition.
L’accumulation des sujets produit parfois un effet d’inventaire et dilue l’idée de l’adaptation à un monde en pleine mutation. La partie plus scientifique du texte, les différents protocoles, la transplantation des arbres dans d’autres forêts du globe ont pour moi trop souvent ralenti le tempo de la narration. Cela a diminué l’affect ou l’intérêt pour l’histoire de ces deux gamins, alors que c’est précisément cela qui m’a captivée au début du roman. Joshua et Edita ont malheureusement été noyés dans le maelström des autres développements.
À l’inverse, certains pivots psychologiques se sont réglés trop vite pour moi.
Néanmoins, après réflexion, force est de constater que l’attachement pour Joshua et Edita reste réel. Marie-Lorna Vaconsin a créé deux personnages formidables, malgré ce qu’ils ont enduré. Chacun grandit avec un instrument de perception. Chez l’un, l’acuité du corps devance toujours sa propre pensée. Chez l’autre, une lecture du monde extrêmement fine lui permet de tout ressentir à l’extrême. Leur beauté vient de leur intelligence sensorielle, presque animale. Ils s’adaptent et se réinventent dans un langage bien à eux.
Malgré quelques réserves, j’ai eu l’impression de lire quelque chose de très différent des dystopies produites ces dernières années. Celles-ci empruntent usuellement le vocabulaire de l’effondrement irrémédiable, jusqu’à l’extinction.
Marie-Lorna Vaconsin a choisi une autre grammaire pour « Les plus jeunes années du monde » : celle de l’adaptation.
Assurément, c’est un roman ambitieux, généreux, qui va laisser une empreinte. Me concernant, il demandera peut-être une seconde lecture pour en apprécier tous les arcanes. D’une manière générale, les idées d’espoir que renvoie ce livre ont été appréciées à leur juste valeur.
Un roman à découvrir pour sa différence de traitement.
Achat personnel – Chronique non rémunérée.
Editeur : Actes Sud
Sortie : 13 mai 2026
320 pages, 22 euros
Peut être comme tu dis, qu’une deuxième lecture t’éclairerait un peu plus. Ou demande à Yvan, 😉, il a été émerveillé. Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Merci pour cette critique intéressante sur un livre ô combien d actualité