Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Comme au premier jour de Claire Lombardo

« Tout le bonheur du monde » avait été un énorme coup de cœur. Cette année, Claire Lombardo revient avec un second roman. Ample, dense, bouleversant et drôle. «Comme au premier jour » confirme l’immense talent de cette jeune autrice. 

Julia Ames a cinquante-sept ans. Elle se rend au supermarché pour chercher de la chair de crabe pour le dîner d’anniversaire de son mari Mark, qui fête ses soixante ans. Pas banal pour une entrée en matière, mais ce n’est pas son magasin habituel… Alors qu’elle remonte l’allée des produits bio, elle tombe sur Helen Russo, quatre-vingt-sept ans à présent, qu’elle n’a pas vue depuis dix-huit ans. Soudain, c’est son passé entier qui lui revient en pleine figure. 

Cette rencontre est le point d’entrée de «Comme au premier jour », car elle rouvre une porte que Julia avait soigneusement condamnée. C’est ainsi que Claire Lombardo construit son roman : par des allers-retours entre une Julia d’aujourd’hui qui voit ses enfants grandir trop vite et une Julia plus jeune, paumée, jeune mère épuisée à Chicago dans les années 2000, qui croise le chemin d’une femme qui va bouleverser sa vie pour toujours. 

L’amitié entre Julia et Helen Russo sert d’ancrage au texte. 

Quand Julia rencontre Helen pour la première fois au jardin botanique, elle est une jeune mère noyée dans un épais brouillard. Mark travaille, Ben a quelques années, et Julia n’arrive pas à habiter sa propre vie. Elle ne comprend pas pourquoi les autres femmes semblent savoir faire ce qu’elles font naturellement quand elle tâtonne. 

Helen Russo, mère de cinq garçons, mariée depuis trente-huit ans à Pete, avocate de métier, est tout ce que Julia n’a jamais eu : une femme qui occupe son existence pleinement, qui parle de sexe sans rougir, qui rit fort, qui revendique sa carrière, qui ne s’excuse pas d’avoir mis sa belle-mère à contribution. 

Helen va devenir pour Julia un miroir bienveillant. À travers elle, Julia entrevoit une version possible d’elle-même qu’elle n’avait jamais osé imaginer. Une femme qui pourrait être heureuse sans culpabilité. Une mère qui pourrait aimer son enfant sans se perdre. Une épouse qui pourrait désirer sans s’excuser. 

Helen prend Julia sous son aile avec une générosité gratuite. Et Julia, qui a passé sa vie à compter ce qu’on lui donnait, ne sait pas quoi faire d’autant de chaleur. Pourtant, elle s’en nourrit avec une avidité presque amoureuse. Elle compte les jours entre les visites. 

«Comme au premier jour » raconte cette amitié féminine qui n’a rien d’ambigu, presque une histoire d’amour au sens d’une amitié forte. Certaines rencontres vous changent si profondément qu’elles deviennent indispensables à votre survie.

Plusieurs personnages gravitent autour de Julia et permettent à Claire Lombardo de construire son portrait par fragments. 

D’abord, sa mère, Anita, devenue mère très jeune, sans l’avoir vraiment voulu, qui n’a jamais su comment réparer cette entrée ratée dans la maternité. Elle l’a élevée sans amour démonstratif ni mots de tendresse. 

Ainsi, «Comme au premier jour » est traversé par cette filiation abîmée dans le sens Anita-Julia, mais aussi dans le sens Julia-Ben. 

Quand celui-ci était bébé, Julia vivait dans ce brouillard qu’on appelle aujourd’hui dépression post-partum. Tout lui prenait plus de temps qu’aux autres mères. Même les émotions ne lui venaient pas naturellement. Rarement, j’ai lu un roman qui traite si profondément de la maternité avec tant d’honnêteté. Ici, pas de mère sublime, pas de mère monstrueuse, juste une femme qui rate, qui essaie, qui recommence. 

Alma, la deuxième née est une fille, née de circonstances que Julia n’a jamais avouées à personne. Les relations sont difficiles et seuls de rares moments permettent à l’adolescente de fendre un peu la carapace. 

Dans «Comme au premier jour », Claire Lombardo capte la transmission imparfaite qui se rejoue de génération en génération. Julia n’est pas Anita et elle a tout fait pour ne pas l’être. Mais, est-on parfois faite du même matériau que notre propre mère sans le vouloir ? 

Enfin, autour de ce trio navigue Mark, l’époux. Mark est un homme stable, anxieux, mathématicien dans l’âme, qui voit la vie comme une suite de choix aux répercussions calculables. Il anticipe les problèmes avant qu’ils n’existent. Il est, pour Julia, le pont qui relie sa vie chaotique d’enfant au monde « des gens normaux ».

Pourtant, il existe une fissure dans cette vie conjugale qu’ils ont tous les deux décidé de ne plus aborder. Ils ont construit la suite par-dessus, comme on coule du béton sur une faille. Sauf que… les fissures ne disparaissent pas réellement, elles remontent à la surface et lézardent les apparences. 

Comme pour la maternité, Claire Lombardo décrit le couple avec une belle acuité et un sens habile de la formule. Chacun y reconnaîtra les blagues récurrentes qui ne font plus rire personne, le langage privé fait de surnoms et d’allusions, les travers de l’autre si visibles au petit matin. 

Pourtant, l’écrivaine semble nous dire que les couples qui durent ne sont pas ceux qui n’ont pas de fissures : ce sont ceux qui ont appris à vivre avec, en aimant l’autre malgré ce qu’on sait de lui et de soi.

«Comme au premier jour » est aussi un roman sur ce qu’est une famille à des moments particuliers de la vie. Les enfants partent, se marient, attendent des bébés, reviennent. Julia traverse une transition générationnelle dont elle ne mesure pas tout de suite l’ampleur… Tout bouge en même temps alors qu’elle s’était habituée à ce que rien ne change. 

Claire Lombardo décrit fort bien ces moments où les parents cessent d’être les protagonistes de la vie de leurs enfants pour en devenir des personnages secondaires consultés à l’occasion. Et puis, la famille s’élargit, se reconfigure, intègre des inconnus. En somme, elle évolue. 

Pour croquer au plus près ses personnages, et explorer toutes ces thématiques, l’écrivaine utilise une arme fatale : l’humour. Que «Comme au premier jour » est drôle ! C’est le rire qui traverse le roman et le sauve de toute lourdeur. 

Julia est mordante, sarcastique, elle se moque autant d’elle-même que des autres. Cet humour fusionne avec la matière même du roman et c’est un régal de savourer des dialogues aussi ciselés, des remarques acerbes, des avis tranchés sur tout et n’importe quoi. C’est d’une perfection comique inégalée. 

Claire Lombardo possède un vrai don pour faire rire et pleurer, et sait que la tendresse passe parfois par une vacherie bien sentie.

Comme pour « Tout le bonheur du monde », j’ai quitté les personnages de «Comme au premier jour » à regret. Ils forment désormais une famille que je connais presque aussi bien que la mienne. Et j’aime tellement cette sensation. 

Julia Ames est un personnage féminin extraordinaire, complexe, drôle, fragile, fière, secrète. Elle nous ressemble. 

L’idée développée ici, à savoir que ce qui s’est produit autrefois continue à nourrir le présent, m’a énormément fait cogiter. Les rencontres que l’on fait dans la vingtaine façonnent les femmes que nous sommes dans la cinquantaine. Les mots qu’on n’a pas dits aux gens qu’on a aimés vivent dans nos couples des décennies plus tard. Les mères qu’on a eues nous traversent quand on devient mère à notre tour. 

Claire Lombardo possède une voix unique, tendre, chaleureuse et profondément humaine. J’aime énormément son analyse fine de la psyché féminine, son humour, et la dentelle de ses analyses. 

Lisez ce livre, c’est un bijou.

Service de presse – Chronique non rémunérée

Traduction : Laetitia Devaux

Titre original : Same As It Ever Was

Editeur : Rivages

Sortie : 3 juin 2026

624 pages, 23,90 euros

Chronique : Tout le bonheur du monde / Existe au format poche

Site internet de Claire Lombardo

4 réflexions sur “Comme au premier jour, Claire Lombardo.

  1. Yvan dit :

    Encore un coup de cœur, tu as du nez actuellement !

  2. Je ne suis pas encore prête pour ça 😏 !

  3. Aude Bouquine dit :

    Cette autrice est formidable, autant sur la forme que sur le fond.

  4. Aude Bouquine dit :

    Ça viendra 😉

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