À Jacknife, petite ville de Louisiane, on ne revient pas de son plein gré. Parfois, on y est reconduit de force par la maladie d’une mère ou une culpabilité trop longtemps différée. « Nos derniers jours sauvages » revient sur ces terres où Loyal May, désormais journaliste, a grandi. Après 10 ans d’absence, Loyal retrouve les bayous louisianais par nécessité. En effet, sa mère se perd dans son passé, et ses souvenirs s’envolent.
Quant à la ville en elle-même, rien n’a vraiment changé… Sauf peut-être le corps de Cutter Labasque, son ancienne meilleure amie, retrouvé sans vie dans le marais. L’hypothèse du suicide ou de l’accident arrange tout le monde. Pas Loyal. Parce qu’elle connaît Cutter. Parce qu’elle sait ce qu’elle lui doit. Le roman suit ainsi cette enquête, mais surtout ce retour forcé dans un monde où les secrets, la pauvreté, les rancœurs et la peur se mêlent à la boue des marais.
Jacknife est une ville pauvre et abîmée. Elle s’inscrit dans l’ombre de l’ouragan Katrina qui a tout ravagé. De là sont nées des cicatrices dans la conscience collective et la certitude qu’une prochaine catastrophe viendra et que la terre elle-même cédera. Car, les industries ont pollué tout ce qui restait. La communauté s’effrite dans un silence de plomb que personne ne trouve urgent de briser. Voilà pourquoi, à Jacknife, les gens ont le regard de ceux qui savent que personne ne viendra les sauver.
Cependant, il reste le bayou qui agit sur « Nos derniers jours sauvages » comme un miroir. L’eau y est trouble à l’instar des vérités que personne ne veut nommer. La végétation prolifère à la manière des secrets, dense, étouffante. La chaleur humide colle comme la culpabilité. Ces paysages ont la faculté de conserver les corps dans la boue opaque des marais. Parfois, dans cette eau noire, on croit percevoir des mouvements. Les alligators rôdent et ont faim.
Parmi eux, la légende d’un alligator blanc est sur toutes les langues, mais personne ne l’a réellement vu. Mythe ou réalité ? Ces étendues sauvages du Sud confèrent au roman une atmosphère singulière et, par la pensée, le lecteur s’y jette à corps perdu. Les endroits qui nous ont formés et abîmés en même temps demeurent toujours en nous, même s’ils sont cachés au fond de nos cœurs…
Pourtant, les alligators ne sont pas les pires prédateurs de Jacknife. En un sens, ils sont plus honnêtes, car ils ne dissimulent pas leur vraie nature. Avec eux au moins, on sait à quoi s’en tenir.
La vraie violence dans « Nos derniers jours sauvages » est ailleurs que dans le bayou… Elle se trouve dans le regard qu’une communauté pose sur ses propres membres, dans sa façon de décider, tacitement et collectivement quelles vies comptent et lesquelles peuvent disparaître.
Parmi elles, les Labasque, cette fratrie de chasseurs d’alligators, ont toujours été perçus comme des étrangers à l’intérieur de leur propre ville. Élevés dans les marais, orphelins jeunes, ils sont devenus des parias. Ils ont été abandonnés de tous, socialement, économiquement et affectivement. Les Labasque portent leur réputation comme une seconde peau, car ils sont synonymes de danger et de déchéance.
« Certaines personnes traversent la vie tels des os cassés qui n’ont pas été correctement remis en place, ils ne se sont jamais vraiment réparés, et se contentent d’accumuler des dégâts pour plus tard. »
Alors, lorsque Cutter meurt, l’hypothèse du suicide arrange tout le monde et a du sens. La fin de sa vie est cohérente avec tout ce que la communauté pense de cette famille. On a ici la confirmation que certaines vies étaient, de toute façon, déjà à moitié perdues. Jusqu’à la mise en doute des causes de ce décès.
Quand Loyal s’intéresse à l’affaire, elle est animée d’une forte culpabilité. Elle ne cherche pas uniquement un coupable, elle essaie de comprendre ce qu’elle a trahi par lâcheté ou en prenant la fuite et ce qu’elle n’a pas su protéger. « Nos derniers jours sauvages » est un roman sur la dette. Celle envers une âme, et celle de la vérité. Le duo culpabilité/loyauté y est omniprésent et apparaît comme une exigence morale qu’on ne peut pas négocier. (Le choix du prénom « Loyal » en est un parfait exemple.)
Mais attention, restons prudents, la signification du mot loyauté n’est pas la même pour tout le monde. Ici, être loyal, c’est parfois mentir, couvrir les siens ou se taire. Ces petites villes fonctionnent sur des fidélités tordues, des chaînes invisibles qui soudent autant qu’elles étouffent. La famille, l’amitié, la communauté servent autant de refuge que de prison.
Malgré le côté antipathique de la fratrie Labasque, le lecteur ne peut s’empêcher d’éprouver une curieuse forme d’indulgence à son encontre.
Loyal, elle-même gratifiée d’un certain capital sympathie, est un personnage trouble. Revenir à Jacknife, c’est revenir vers une faute commise, et retrouver une version d’elle-même qu’elle aurait voulu laisser mourir. D’autant que sa mère vacille dans son identité par une érosion lente de sa mémoire. « Et même maintenant, après toutes ces années, il y a quelque chose dans cette ville, avec tous ses ragots, tous ces crocs acérés, qui fait que Loyal a aussi peur pour elle-même. »
Tout s’abîme dans « Nos derniers jours sauvages » : le bayou engloutit d’un côté, la maladie efface de l’autre, la ville enterre ses secrets alors que les souvenirs se délitent…
Pour raconter les dynamiques qui se jouent, Anna Bailey prend son temps. « Nos derniers jours sauvages » peut s’apparenter à ce que l’on appelle communément un roman à combustion lente. Tout est question d’ambiance, d’atmosphère lourde et l’autrice prend garde à installer son univers avant de serrer le nœud. J’ai beaucoup aimé cette immersion, très loin d’une machine à suspense calibrée pour l’efficacité, plus proche d’un envoûtement progressif. Quand la tension se noue enfin, j’ai pris conscience que rien de ce qui précédait n’était du remplissage. Tout avait sa raison d’être.
La thématique principale reste pour moi celle de la rédemption à hauteur humaine, toujours douloureuse, souvent incomplète. Pour Loyal, chercher la vérité sur la mort de Cutter, ce n’est pas annuler le passé ni ressusciter l’amie perdue. C’est faire, enfin, ce qui aurait dû être fait. Refuser, par exemple, que la ville ensevelisse encore une fois l’une des siennes sous son indifférence parfaitement rodée. « Nos derniers jours sauvages » dit bien à quel point la rédemption n’efface pas la faute, mais offre une possibilité de ne pas la laisser gouverner tout le reste.
« Nos derniers jours sauvages » est un roman sur la contamination morale, sur ce qu’une communauté est capable de faire à ses membres. Le bayou reflète une humanité marécageuse, composée de silences, de misère héritée et de honte. Les monstres les plus redoutables ne sont pas tapis dans les marécages… Ils sont dans les arrangements que les hommes passent avec leur conscience.
Anna Bailey a écrit un texte qui colle à la peau. À Jacknife, on ne revient pas de son plein gré, mais, dans ce roman, on revient volontiers.
Roman reçu en service de presse — Chronique non rémunérée
Traduction : Héloïse Esquié
Titre original : Our Last Wild Days
Editeur : Sonatine
Sortie : 26 mars 2026
352 pages, 23,50 euros.
Découvrez aussi : Everglades, R.J. Ellory – sortie poche le 1er avril 2026
Superbe chronique et tout à faire le genre de roman que j’adore.
J’aime
Très bonne chronique. J’avais déjà lu le premier livre de Anna Bailey qui avait été un coup de cœur et j’attendais avec impatience cette nouveauté. Merci!
Elle est magnifique cette chronique une fois de plus. Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Merci ☺️
Merci ☺️. Très bon roman, immersif à souhait
Tu vas aimer ♥️
Vraiment à lire ♥️
J’ai commandé le premier de l’autrice 🤗
Voilà le genre qui me plaît, avec en plus l’environnement qui est un personnage à part entière.
Merci pour cette découverte
Il y a quelques années, j’aurais passé mon tour sur ce genre de texte. Aujourd’hui, j’ai envie d’y plonger !
C’est vraiment bien. J’ai adoré cette atmosphère ♥️