Il existe des endroits qui ont absorbé tant de secrets que leurs murs chuchotent. Il existe des endroits que le pouvoir ne regarde pas, parce qu’ils sont jugés indignes d’attention. Ainsi va « La Rosa Perdida », une maison close au cœur de San Jacinto del Río, village oublié des cartes et des dieux, sous la dictature d’Isidro Gálvez. Cette bâtisse est le vrai personnage du roman et c’est par ce prisme, tel un être vivant, que j’aborderais ce roman.
On entre dans le récit comme on entrerait dans cette maison. Par une porte dérobée, sans être vu, afin d’observer ce qui se joue entre ces murs. La première phrase nous cueille en nous attendant de l’autre côté : « Quand Matías Ordoñez dénonça sa mère, elle fut pendue le lendemain sur la Plaza Vieja, et nul ne sut jamais si c’était par amour ou par vengeance qu’il l’avait condamnée. » Si l’on en connaît sa fin, « La Rosa Perdida » remonte vers ses origines, bien avant les murs, quand tout a commencé. Christopher Laquieze souffle progressivement sur la couche de poussière qui recouvre une vieille photographie des lieux et des hommes.
À San Jacinto del Río, les rues appartiennent à la dictature. Tout l’espace officiel est colonisé, quadrillé, et sous étroite surveillance du pouvoir en place. La peur s’est installée dans les gestes du quotidien. On apprend à ne pas poser de questions. Or, la dictature a ce défaut constitutif de ne pas surveiller véritablement ce qu’elle ne respecte pas. Et « La Rosa Perdida », cette maison des plaisirs de la chair où les pensées volent ailleurs, n’est pas un lieu « respectable » … Ainsi, elle peut s’offrir un don d’invisibilité. Sofia Ordoñez, la tenancière, a très vite compris que les confidences faites sur l’oreiller pouvaient devenir des armes.
« La Rosa Perdida » devient un véritable quartier général. Dans ses chambres, ses couloirs, ses recoins où la musique couvre les voix, la résistance s’organise. Les informations circulent, les plans se nouent, les alliances se forgent à mi-voix entre deux verres. Les hommes du régime qui franchissent le seuil pour y chercher du plaisir, mais y laissent, sans le savoir, bien autre chose, noms, dates, projets. Ils se croient en territoire conquis, mais en réalité, ils sont en territoire ennemi.
Ce lieu que la société officielle désigne comme indigne devient symbole de courage.
Sofia Ordoñez, sublime personnage de femme, a de bonnes raisons pour refuser de subir la violence de régime. Ni madone ni pécheresse, elle a retourné sa « marginalité » en levier. Elle tient la maison comme une forteresse, avec méthode et patience, et grâce à une connaissance intime de chaque faille dans l’armure de ceux qui se croient puissants. Elle sait ce que les hommes font quand ils se croient à l’abri des regards. Elle possède une conscience aiguë de ce qu’ils disent quand ils se croient entre eux. Et ce savoir, dans une dictature, vaut plus que n’importe quelle arme. En protégeant ce qui peut encore l’être, Sofia maintient ouverte la porte de l’humanité. « La Rosa Perdida » demeure un espace d’humanité dans un monde qui se déshumanise méthodiquement.
Les autres femmes de « La Rosa Perdida » sont le système nerveux de la résistance. Elles observent, encaissent, manœuvrent. Elles savent des choses que les hommes ignorent. Ce que le village refuse de voir, elles l’ont depuis longtemps enregistré. Et ce qu’elles ont enregistré, elles savent quand et comment l’utiliser. Et à qui le transmettre.
Cependant, le roman montre aussi le lourd prix à payer de la rébellion envers le régime en place. Tenir un tel lieu, dans un tel monde, exige des compromis que personne n’écrit dans les livres d’Histoire. Des pactes avec des hommes qu’on méprise. Des sacrifices consentis sans pouvoir les nommer. Le sens de la liberté dans « La Rosa Perdida » est âpre, constamment menacé. Et elle se paie au prix du sang.
Mais, tandis que San Jacinto del Río se défait lentement sans réelles possibilités de stopper ce délitement, « La Rosa Perdida » voit tout, fait la différence entre prudence et complicité. Et entre les deux, la question que la première phrase pose sans y répondre facilement : à quel moment, exactement, tout a-t-il basculé ? Qu’est-ce qui pousse un fils à livrer sa mère, pendant que d’autres, à quelques rues de là, risquent leur vie pour résister ?
La langue de Christopher Laquieze se déploie dans cette logique. Elle est foisonnante et incarnée, dense, charnelle, chargée d’odeurs et de textures. L’écriture traite les murs comme des peaux et les corps comme des architectures secrètes. Dans un monde où les corps ne sont que des objets de désir, de contrôle, de terreur, écrire les corps autrement, c’est refuser que la dictature gagne jusqu’à la matière du vivant. La langue utilisée participe à cet acte de rébellion : elle dit que le réel ne se laissera pas assécher.
Pour en faire la pleine expérience, je vous recommande la version audio lue par l’auteur. On y entend un homme habité par ce qu’il a écrit. Il y a dans son interprétation une connaissance intime qui ne s’imite pas, les sonorités hispaniques, le souffle placé exactement là où le sens l’exige. Les intermèdes musicaux participent à la mise en valeur de sa langue charnelle et à l’ambiance envoûtante.
On ressent physiquement ce texte, et cette nécessité d’écrire. La version audio donne une seconde peau à « La Rosa Perdida ».
Si, comme moi, vous tentez la manière immersive pour lire ce texte (audio et lecture en parallèle), vous en ressentirez tous les délices.
Que font les lieux aux gens ? Que font les gens aux lieux ? Comment Matías a-t-il été capable de trahir ? Comment Sofia a-t-elle pu tenir ? Dans un même village, sous une même peur, certains trouvent en eux la ressource de résister, pendant que d’autres choisissent de trahir ou de disparaître. « La Rosa Perdida » met en lumière ceux qui résistent, et qui, grâce à l’amour, trouvent la force de le faire. Un très beau premier roman.
Roman reçu sur Netgalley, écouté en parallèle dans sa version audio – chronique non rémunérée.
Editeur : JC Lattès
Sortie : 14 janvier 2026
270 pages, 20 euros.
Existe au format audio pour Audiolib, lu par l’auteur, 5h31 d’écoute.
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Découvrez un autre premier roman : Les courants d’arrachement, Élise Lépine.
Je l’air récemment mis dans ma WL, mais j’hésite encore entre le format papier ou audio.
Jolie chronique encore une fois. Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Je connais cet auteur parce que je le suis sur Instagram.
J’ai lu plusieurs critiques très positives à propos de ce livre.
Je le lirai peut-être un jour…
Je suis vraiment intéressée par ce livre depuis sa sortie, je crois que l’immersion audio/lecture serait idéale…
Grâce à toi j’ai fait l’expérience et ça a été magique !! C’était le livre parfait pour le faire.
Bonsoir,
Merci beaucoup pour cette chronique. Je viens de l’acheter en version papier. Il est dans ma PAL.