Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Le poids du sang de Paul Cleave

Soyez les bienvenus dans « Le poids du sang », le nouveau roman de Paul Cleave. Nous sommes à Acacia Pines, une petite ville américaine comme il en existe des centaines, avec ses pavillons tranquilles, ses lycées, ses secrets enfouis. C’est là que réside le shérif James Cohen, qui tente de tenir debout malgré tout. Son père, atteint de la maladie d’Alzheimer, vient de mettre le feu à la maison de retraite où il vivait et en est donc viré. Sa femme est partie. Son fils Nathan est devenu un adolescent que la violence habite comme une seconde peau. Quand Lucas Connor, seize ans, disparaît un soir après les cours, le shérif Cohen se lance dans cette course contre la montre avec l’énergie du désespoir. Sauf que… cette enquête va révéler quelque chose de bien plus sinistre, entraînant chaque protagoniste dans une spirale infernale.

Voilà pour le cadre. Et le cadre, il faut le reconnaître, est posé avec une redoutable efficacité. Paul Cleave sait écrire des thrillers anxiogènes à souhait. Les premières pages de « Le poids du sang» s’ouvrent d’ailleurs sur une scène terriblement suffocante. L’humiliation, la peur panique sont des émotions que le lecteur ressent très rapidement. Le texte attaque vite et fort, sans préambule, et va droit au but. Les chapitres sont courts et nerveux, les points de vue alternent, le rythme de l’intrigue est soutenu. Il s’agit ici d’un réel page-turner qui aiguise la curiosité et encourage à tourner les pages. 

Mais voilà, c’est précisément ici que commence mon malaise. Comme je le disais récemment dans ma chronique du roman de Bernard Minier « Ruptures », la fiction et à fortiori le thriller, doit, pour moi, dénoncer notre monde contemporain et ses dérives, ou proposer des thématiques un peu plus profondes qu’une simple enquête. « Le poids du sang» m’a donné une impression de « trop » : trop de boue, trop de noirceur, trop de personnages rongés jusqu’à l’os impossible à aimer. J’ai eu la sensation que Paul Cleave avait décidé, dès le début, qu’aucun de ses protagonistes ne pourrait échapper à ses blessures, à la corruption, à la vengeance et que leur part d’ombre prendrait immanquablement le dessus. Le shérif Cohen est au bord du gouffre, moralement épuisé, et capable de tout. 

Lucas, l’adolescent disparu du début, est dévoré par des pulsions nées de plusieurs traumatismes et l’on sent que rien ne lui permettra de passer outre. 

Nathan, le fils du shérif, est submergé par une violence qui glace le sang et qui ne fait que grandir. 

Quant au prédateur du roman, il fait presque figure d’enfant de chœur à côté des trois autres. 

Dans « Le poids du sang», tout est gangréné du début à la fin. Alors oui, il s’agit bien d’un thriller et ce parti pris peut fonctionner chez la majeure partie des lecteurs du genre. Sauf que moi, je ne supporte plus cette violence gratuite qui ne mène nulle part. Au bout de ce long tunnel, je n’ai pas trouvé d’intention lisible de l’auteur à part celle de nous révéler (comme si on ne le savait pas) que le monde est peuplé d’individus terrifiants qui ne respirent que grâce à leur inhumanité. Ici, il n’y a pas grand-chose qui dépasse le seul plaisir de l’effroi. 

Pourtant, en théorie, les thématiques ne manquaient pas : harcèlement scolaire, prédation sur mineur, transmission de la violence, démence et épuisement des proches, paternité défaillante, adolescence fragilisée. 

On trouve effectivement tout cela dans « Le poids du sang», mais rien n’est véritablement creusé. Tout reste prétexte à asséner une litanie de scènes plus terrifiantes les unes que les autres. Je voudrais prendre l’exemple du harcèlement pour expliquer mon propos. Il est montré sans détour grâce au personnage de Lucas qui ne fait que subir. On mesure son degré quotidien d’humiliations, d’isolement et de peur panique. 

Sauf que cette violence n’est jamais traitée pour ce qu’elle est. Elle sert de tremplin pour propulser le lecteur vers un nouveau niveau d’horreur. Chaque brutalité est en réalité une marche supplémentaire pour basculer vers plus de noirceur. De plus, les réactions de Lucas face à certains événements m’ont semblé totalement invraisemblables. Les relations entre le shérif Cohen et son fils auraient mérité d’être davantage creusées tant il y aurait eu à dire sur leur manière de fonctionner. 

J’aurais aimé que « Le poids du sang» prenne le temps de s’arrêter sur les points importants et qu’il me fasse m’interroger. À la place, il accumule les scènes chocs. Les personnages s’enfoncent, les situations se dégradent, la noirceur devient de plus en plus épaisse. Le lecteur avance dans cette atmosphère qui se fait de plus en plus poisseuse, jusqu’à saturation. Et, désolée de l’écrire, mais cette saturation anesthésie toute émotion. Après avoir dépassé la moitié du livre, j’ai lu toutes ces scènes avec une distance presque clinique, sans m’impliquer émotionnellement, donc sans éprouver ne serait-ce que de la compassion. 

Pourtant, à différents endroits, j’ai bien senti que quelques émotions ne demandaient qu’à jaillir. Le shérif Cohen, dans son désarroi, est un homme qui voit tout lui échapper et ne sait plus vraiment comment tenir. Le roman est meilleur dans ces moments-là. Quand il reste dans cette misère ordinaire, les petites défaites quotidiennes, l’usure implacable et toutes les conséquences qui en découlent. Je pense vraiment que c’est là que Paul Cleave écrit avec le plus de justesse. C’est surtout là, dans une violence suggérée, mais non détaillée, que quelques scènes auraient été plus fortes. 

Résultat des courses, j’ai trouvé « Le poids du sang» assez insoutenable, et souvent irréaliste dans les réactions notamment. Il y est impossible de respirer. La noirceur n’est contrebalancée par rien. Il n’y a ici aucune once de lumière, pas de dénonciation de comportement, pas vraiment de morale (si ce n’est l’idée que la morale n’existe pas). Aucun personnage n’incarne une forme de résistance ou une volonté de changement. Ils sont tous campés sur leurs positions et s’enfoncent irrémédiablement. C’est un naufrage généralisé. 

Ce constat me permet de m’interroger sur les thrillers de ce genre. Pourquoi des textes aussi sombres, aussi saturés de violence et de désespoir, sans véritable message à transmettre ni réelle charge morale, trouvent-ils autant de lecteurs ? D’autant qu’il nous suffit aujourd’hui d’allumer la télé pour avoir notre lot de violence quotidienne… Lire des histoires de prédateurs dégénérés, de victimes détruites, de mal absolu sans once de lumière me donne envie de vomir et ne correspond plus du tout à mes envies de lecture. Le roman noir, oui, le thriller de ce genre-là, non. 

Dans « Le poids du sang», Paul Cleave montre bien ce que l’Homme est capable de faire à un autre être humain. Il joue sur notre propension collective à consommer de la souffrance fictive, sans jamais avoir à en rendre compte autrement qu’en disant que c’était efficace. Oui, « Le poids du sang» est efficace et page-turner, mais moi, il m’a donné de me taillader les veines…

Achat personnel, ceci n’est pas un service de presse. 

Traduction : Jean Esch

Titre original : His Favourite Graves 

Editeur : Harper Collins

Sortie : 18 mars 2026

450 pages, 22,50 euros

Lisez plutôt : Ruptures, Bernard Minier.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

12 réflexions sur “Le poids du sang, Paul Cleave.

  1. laplumedelulu dit :

    Oh la la, la déception 😞. Moi qui regarde le début de la chronique, et qui me dis, tu vas prendre cher, enfin, surtout Camille ma libraire, et boum.
    Paul Cleave c’est un de mes chouchous, et là, je ne sais plus quoi dire.
    Merci à toi pour le partage 🙏 😘

  2. Aude Bouquine dit :

    Chacun se fera son idée 😉

  3. laplumedelulu dit :

    J’en espérais tellement. Il attendra en version poche 😉

  4. Yvan dit :

    Ce livre n’est effectivement clairement pas fait pour toi.
    Ce que tu lui reproches, d’autres lecteurs y verront des qualités.
    Sur ce coup, malgré mon admiration des premiers Cleave, je te rejoins sur celui-ci. Et sur ce que nous recherchons dorénavant tous les deux dans nos lectures

  5. laplumedelulu dit :

    C’est certain que nous sommes loin de « nos âmes au diable » 🤣

  6. Aude Bouquine dit :

    À des années lumières !

  7. Aude Bouquine dit :

    C’est certain. Je n’y arrive plus, et toi non plus 😉

  8. laplumedelulu dit :

    Ça restera dans ma mémoire de lectrice, j’avais osé écrire à Yvan, il devait te remercier également 🤗

  9. Je vais quand même tenter, sachant que mon seuil de tolérance est haut mais que je n’aime pas le gratuit non plus. À voir…

  10. Aude Bouquine dit :

    Oui tente. Tu me diras ce que tu en as pensé sachant que la violence n’a pas été mon seul problème. Très décevant qu’il cède à ce genre de sirènes de la surenchère

  11. Ah ben mince ! Moi qui l’ai découvert très récemment avec « Un employé modèle », que j’avais beaucoup aimé, je suis un peu déçue de voir que ses livres plus récents ne sont pas à la hauteur.

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