« Quel drôle de monde ces cordelettes ont façonné. » Si vous pouviez connaître la date de votre mort, choisiriez-vous la révélation ou l’ignorance ? Et que feriez-vous du temps qui vous reste ? « La mesure » part d’une idée simple : une nuit, des boîtes apparaissent devant la porte de chaque adulte sur Terre. À l’intérieur gît une cordelette. Courte ou longue. Chacun comprend vite que cette longueur mesure le temps qu’il lui reste à vivre. Certains ouvrent. D’autres refusent. C’est là que commence une radiographie fascinante de ce que devient une société quand elle perd le seul luxe d’ignorer sa propre finitude.
Au sens strict du terme, « La mesure » n’est pas un roman de science-fiction. En effet, l’origine des boîtes n’est jamais expliquée. Vous ne trouverez aucune révélation ni aucune résolution. Mais, je n’en ai ressenti aucune frustration. Il s’agit d’un choix assumé de Nikki Erlick qui semble refuser que l’axe narratif devienne une intrigue à résoudre. Nous sommes plutôt dans une métaphore pure qu’aucune explication rationnelle ne viendrait affadir. La cordelette n’est pas un MacGuffin. Elle est un miroir, et celui-ci déploie une mosaïque de personnages qui interviennent selon un schéma de roman choral.
Ainsi, la multiplicité des points de vue permet d’embrasser des territoires très différents, tels que le mariage, l’adoption, l’emprunt bancaire, la candidature professionnelle, l’élection présidentielle, pour n’en citer que quelques-uns. L’autrice creuse la façon dont la société se réorganise autour d’une nouvelle donnée : la longueur de la cordelette. La destinée individuelle s’inscrit dans celle d’un groupe et le mouvement collectif est scruté à la loupe.
Dans « La mesure », la mort ne change pas de nature, mais elle cesse d’être floue. Cette netteté défigure tout. Connaître l’échelle de sa vie déclenche une réécriture complète de soi. Ainsi, loin de réagir de façon spectaculaire, les différents protagonistes s’adaptent. Ils commencent à calculer, à trier, à reclasser les projets, les amours, les matins.
Et cela m’a amenée à faire quelques recherches… Irvin Yalom, auteur et professeur en psychiatrie de l’Université de Stanford, a consacré une grande partie de son œuvre à l’angoisse de mort. Il pensait que la confrontation directe avec notre finitude était paradoxalement ce qui nous rendait capables de « vivre vraiment ». Ainsi, regarder la mort en face libérerait de l’étroitesse du quotidien.
Or, dans « La mesure », la certitude ne libère pas. Elle installe au contraire un rapport au temps qui ressemble moins à une libération qu’à une comptabilité permanente…
Ainsi, il y a dans ce roman la naissance d’un deuil d’un genre nouveau qui s’apparente à un deuil anticipé : celui d’un futur que l’on n’a pas encore vécu, mais qui est déjà compté. Ce deuil vole le futur avant même de le perdre réellement. Car, en réalité, une corde courte ne signifie pas seulement qu’on va mourir. Cela est une chose acquise. Elle signifie qu’on va vivre avec une ombre portée sur chaque moment. En sus, ce deuil isole, parce qu’il est illisible pour ceux qui ne le vivent pas.
Mais il y a aussi dans « La mesure » l’idée que chacun se sente autorisé à commenter et à juger la façon dont il « gère » sa fin. L’intime devient ainsi matière à spectacle. L’expression particulière des proches, mélange de tendresse et de mise à distance préventive, vous signifie implicitement que vous êtes déjà, un peu, en train de partir. Imaginez l’arrivée de ces cordelettes en 2026… Elles seraient le triomphe du voyeurisme moral et social.
« La mesure » donne matière à réflexion. Si cela nous arrivait en vrai, que ferions-nous ? Il me semble que l’on voudrait d’abord vérifier en trouvant une source fiable. Puis, on chercherait LE bug dans le système. Suivraient des défilés d’experts sur les chaînes infos, des conférences de presse, des débats où des gens très sérieux expliqueraient que la situation est « inédite » et qu’il convient de « ne pas céder à la panique ». Je parie que l’on verrait apparaître des théories du complot, des influenceurs du destin proposant des méthodes pour « allonger sa corde » moyennant abonnement. On exigerait des vérifications, chercherait un « hack » possible, ou un traitement miracle. Assez vite, une cordelette courte deviendrait un facteur de risque à l’image d’une tare familiale. Les assureurs et pléthores d’autres métiers adoreraient ça.
Et pourtant, ce glissement n’est pas qu’une extrapolation. Dans plusieurs pays, des débats ont lieu sur le droit des assureurs et des employeurs à consulter les résultats de tests génétiques. Certaines personnes se sont vu refuser des postes dans la fonction publique à cause des antécédents médicaux de leur famille. Des compagnies d’assurance-vie proposent déjà des réductions de primes en échange de données biométriques collectées via des montres connectées.
« La mesure » radicalise des fonctionnements qu’en réalité nous avons déjà acceptés par petites doses, sans tout à fait les nommer. Je vous renvoie à « Chute libre », saison 3 épisode 1 de la série « Black Mirror », où chaque interaction sociale est convertie en note chiffrée qui conditionne l’accès au logement, au travail, aux transports, etc. Ce territoire dessiné dans l’imaginaire collectif, Nikki Erlick l’habite pour de bon.
« La mesure » devient alors vertigineux puisque la société se divise désormais en deux catégories : les courts et les longs segments. Cette frontière ressemble à d’autres que nous connaissons finalement très bien : la richesse, la santé, l’accès aux soins, la couleur de la peau. La seule nouveauté réside dans le fait que cette inégalité-là est objective et mesurable. Elle n’est pas discriminante, mais s’inscrit dans le constat. Le point vraiment passionnant réside dans le fait que les segments courts meurent socialement bien avant la fin de leur corde, puisqu’ils sont exclus de tout. La mort biologique n’est qu’une confirmation d’un décès qui a déjà eu lieu.
Et la mécanique ne s’arrête pas à la discrimination économique. Elle produit aussi de la politique. L’humanité panique. Cette angoisse s’accompagne d’une stigmatisation des segments courts qui deviennent des boucs émissaires de tout ce qui ne tourne pas rond dans le monde.
Cependant, il faut noter que la société décrite dans « La mesure » reste essentiellement américaine, racontée sous le prisme du système américain. C’est un peu la limite du roman… J’aurais bien aimé savoir quel accueil était réservé aux cordelettes en Asie, ou en Europe.
Je pense que parmi toutes les thématiques développées, celle qui m’a le plus émue concerne ce que la certitude fait à l’amour. Aimer quelqu’un dont la corde est courte demande une forme de courage. Les couples ne se fissurent pas parce qu’ils s’aiment moins, mais parce qu’ils en savent trop. Cette lucidité devient une charge. Dans « La mesure », l’amour cesse d’être une décision pour devenir un calcul de probabilités. Les segments longs ne sont pas épargnés, car la certitude de durer installe une forme insidieuse d’arrogance. La tentation de diluer le présent dans la conviction que le temps joue pour soi est grande.
J’ai aimé ce que le roman dit de notre rapport au temps, déjà fort abîmé sans présence de cordelette. Finalement, nous courons après des certitudes parce que l’incertitude nous est devenue insupportable. Pourtant, la certitude ne nous apaise pas et cela est parfaitement démontré dans le roman. L’angoisse est simplement déplacée vers d’autres confins.
Car, « La mesure » démontre que le détenteur d’un segment long n’est pas forcément en paix, bien au contraire ! Une vie courte n’est pas une vie moindre. Le roman rappelle que la valeur d’une existence ne se mesure ni à son utilité ni à sa longueur. Une présence dense vaut largement une absence longue.
Même armés d’une cordelette, même prévenus et préparés, nous ne serions pas moins stupéfaits par la mort. Elle est une expérience que rien ne prépare vraiment. Pas même la certitude.
« Quel drôle de monde ces cordelettes ont façonné. » Ce monde que nous n’aurions pas du tout de mal à habiter, nous l’habitons en réalité déjà. « La mesure » nous tend un miroir grossissant, et ce que nous y voyons, ce sont nos peurs, nos calculs, nos petites lâchetés, mais aussi la conviction tenace que si nous savions vraiment, nous pourrions enfin vivre. Or, le roman dit une vérité bien différente… et c’est une réflexion à méditer.
Traduction : Catherine Richard-Mas
Titre original : The measure
Achat personnel.
Editeur : Fleuve Éditions
Sortie : 12 octobre 2023
423 pages, 21,90 euros
Existe au format audio pour Lizzie, lu par Maud Rudigoz, 11h49 d’écoute
D’autres avis sur le roman – Babelio –
Découvrez aussi : Demain, et demain, et demain, Gabrielle Zevin.
C’est un plaisir de te voir parler de ce livre. Je suis totalement en phase, j’en garde un souvenir bien présent par rapport à nombre de réflexions.
Un miroir qui dit beaucoup de nos sociétés, de nous, et pas vraiment en bien.
Tu as raison, il faut en faire une version française 😉
Voilà un livre passionnant ET intelligent. J’ai pris énormément de plaisir à le lire même si quelques frustrations ( comment ça se passe ailleurs ???). Elle a bien mené sa barque 😉
Exactement ! Et j’ai eu le même petit bémol, mais qui ne remet pas en cause l’intelligence du reste. Tu as fait un bon choix en sortant ce livre de ta pile 😉
Intéressant, mais certainement un peu angoissant… (Comme notre société !)
Récemment, j’ai lu le dernier Dan Brown où, à un moment, il évoque le caractère des gens qui ne craignent pas de mourir. J’avais trouvé l’idée très intéressante ! Ce livre semble aller à fond dans le concept, et ce qui me sidère le plus, c’est le voile que tu lèves sur ces dérives extrapolées dont les prémisses existent pourtant bel et bien… éternellement cette histoire de grenouille qui bout…
Ça fait un petit moment que j’ai envie de le lire et j’espère pouvoir le faire dans les prochains mois. Il a l’air passionnant !
Et la version audio est très sympa. J’ai fait moitié moitié. Une fois que tu as les personnages en tête, c’est bon. J’attends ta chronique des sorties audio 😉. Pas de pression 🥹
Merci pour la découverte.
Cette histoire m’interpelle.
Je le note pour bientôt