Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

L'enfant des vagues de Julia R.Kelly

La mer rend ce qu’elle garde, mais pas comme on l’espérait. 

Dans « L’enfant des vagues », il y a un enfant. Il vient de la mer. Il a les cheveux d’un blond presque blanc et les yeux de quelqu’un qu’on a connu. À sa vue, quelque chose, dans une femme qui avait appris à ne plus espérer, se remet en marche sans lui demander la permission. 

On pourrait raconter l’histoire autrement. Par exemple, la commencer plus tôt, par la disparition, par la recherche, par les années qui s’accumulent sur une absence sans tombe.

 On pourrait aussi la commencer plus tard, après, quand tout est retombé. 

Mais, « L’enfant des vagues » choisit de nous mettre exactement là, dans cet entre-deux. Là où l’on sait et où l’on espère quand même. Là où la raison et le corps ne sont plus d’accord. C’est l’endroit le plus difficile à tenir. 

Le moment où je ne sais pas encore quoi penser de ce livre. Mon hésitation n’est pas critique. C’est plus précis que ça. 

Le texte ne laisse pas de place pour qu’on sache tout de suite. Julia R.Kelly installe une atmosphère, le froid, le sel, le bruit sourd des vagues contre la pierre, et, dans cette atmosphère, les certitudes ne tiennent pas longtemps. 

J’ai cru avoir compris Dorothy, puis elle fait quelque chose d’inattendu. J’ai pensé avoir cerné l’enfant, puis il se tait d’une façon qui change tout. 

Alors, le sens se dérobe. Comme une épave qu’on aperçoit entre deux vagues et qui disparaît avant qu’on ait pu bien la voir. 

La mer rend ce qu’elle garde. Mais elle le rend abîmé, transformé, méconnaissable parfois. Et l’on ne sait plus très bien si ce qu’elle rend est un cadeau ou une autre façon de faire mal. 

Dorothy range. Elle fait des listes. Elle tient sa maison comme on tient la barre dans une tempête, les deux mains serrées, sans regarder au loin. On ne le lui reproche pas. On la regarde simplement et l’on imagine ce que coûte ce genre d’attitude. Ce qu’elle empêche. Ce qu’elle protège. 

Et puis l’enfant, « L’enfant des vagues » arrive, et les listes ne suffisent plus. Il y a une scène que je n’arrive pas à lâcher. Moses enfant, dans la nuit, attiré par des voix venues du large. « Par ici, Moses». D’autres enfants sur les récifs qui rient et qui chantent des chansons. 

La mer sait imiter ce qu’on désire. 

Je reviens à cette scène. Je ne sais pas encore pourquoi. Ou plutôt, je crois que je sais, mais chaque fois que j’essaie de le formuler, ça se dérobe. Peut-être, quelque chose à voir avec le fait que, dans ce livre, le danger ne ressemble jamais à du danger. Il ressemble à ce qu’on aime. 

Le village observe. Il a toujours observé. Il fabrique du récit avec ce qu’il ramasse. Un regard de trop, une lumière allumée à une heure indue, une femme qui reste trop longtemps sur le seuil. La communauté n’a pas besoin d’être cruelle pour faire du mal. Il lui suffit d’être attentive, et de parler. Dorothy le sait. Elle a appris à se rendre indéchiffrable. Sauf que l’enfant trouvé la rend lisible malgré elle. Et ça, le village ne le ratera pas. 

Je disais que je ne savais pas encore quoi penser de ce livre. C’est toujours vrai. Mais différemment. Au commencement, ne pas savoir me gênait, comme si « L’enfant des vagues » me résistait ou comme si je n’avais pas trouvé la bonne entrée. 

Et puis j’ai compris que c’était fait exprès. Que ce roman ne veut pas être compris d’un seul tenant. Il veut être éprouvé par vagues. Une idée qui arrive, qui repart, qui revient chargée d’autre chose. C’est inconfortable. Mais c’est aussi, je crois, ce qui en fait un bon roman. 

La mer rend ce qu’elle garde. 

Mais pas quand on le décide. Pas sous la forme qu’on espérait. 

Et avec cette question, au fond, qu’on n’ose pas vraiment poser : est-ce qu’on préférerait qu’elle ne rende rien ? Est-ce que le vide n’était pas, à sa façon, plus supportable que ce retour-là ? 

Je n’ai pas la réponse à cette question. 

« L’enfant des vagues » non plus. 

C’est peut-être pour ça qu’il reste en mémoire.

Roman reçu sur Netgalley – chronique non rémunérée.

Traduction: Claire Desserrey

Titre original : The Fisherman’s gift

Editeur : JC Lattès

Sortie : 14 janvier 2026

408 pages, 21,90 euros

 

D’autres avis sur le roman – Babelio –

Découvrez aussi : La Rosa Perdida, Christopher Laquieze.

4 réflexions sur “L’enfant des vagues, Julia R.Kelly.

  1. Patricia Brassinne dit :

    Bonjour,
    Je pense que ce roman n’est pas pour moi même si la chronique titille ma curiosité.
    Merci

  2. laplumedelulu dit :

    On sent bien la vague qui revient sans cesse, et d’une autre façon.
    Merci à toi pour ton émotion et le partage de la chronique 🙏 😘

  3. C’est un roman que j’avais repéré et je sens que je pourrais totalement me laisser embarquer. J’adore le titre.

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