Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

La lumière du bonheur de Éric-Emmanuel Schmit

Dans ce tome 4 de La Traversée des Temps, « La lumière du bonheur », Eric-Emmanuel Schmitt emmène son lecteur en Grèce antique, ce laboratoire où s’inventent des manières de parler, de vivre, d’aimer et de décider. La promenade à Lesbos, la fièvre d’Athènes, l’ombre des guerres, la leçon de Socrate composent un temps lointain qui éclaire notre présent, et c’est précisément avec ce miroir que j’ai appréhendé le texte. Le roman réussit la « double opération » de restituer un monde ancien et de fournir une boîte à outils pour comprendre notre monde d’aujourd’hui.

« La lumière du bonheur » débute par un séjour à Lesbos où le narrateur séjourne auprès de Sappho. On y chante, on y danse, on y apprend à respirer ensemble. Ici, la culture fait société. En des temps saturés d’indignation facile et d’algorithmes nerveux, cette leçon a une portée immédiate : ateliers, scènes ouvertes, clubs de lecture, bibliothèques. C’est-à-dire tout ce qui fabrique des rituels de joie partagée. Sappho devient notre contemporaine parce qu’elle nous rappelle que l’art sert à tenir. 

Face à cette lumière se découpe l’ombre de l’arbitraire du pouvoir, le soupçon et l’exil. Chez les Grecs, la politique traverse les amours, déplace les familles, brise les voix. Difficile de ne pas y lire notre présent : censure de l’économie, autocensure sociale, climat de peur ou de prudence appauvrissent globalement la parole. Le roman s’inscrit alors dans une vigilance qui défend le droit, protège les minorités, démasque la flatterie et tient un cap d’exigence. 

Ainsi, le volet athénien déplie la question du pouvoir avec une puissante clarté. L’Agora bourdonne, les mots entraînent, le charisme hypnotise… Mais, « La lumière du bonheur » place une frontière nette entre le chef qui sert la cité et celui qui s’en sert. Le premier renforce les institutions et respecte les savoirs, le second se nourrit du bruit qu’il produit. Cette distinction confère au livre une actualité éloquente, car la démocratie n’est pas un spectacle, mais un travail partagé. Elle exige une éducation du débat, des règles, des médiations, du temps long… tout ce que nos plateformes, livrées au réflexe, ont tendance à corroder. L’Antiquité n’est pas présentée comme un modèle à copier, mais comme une méthode qui permet de ralentir, et d’ordonner la discussion pour approcher le vrai. 

Difficile de parler de la Grèce antique sans parler de Socrate et de l’apprentissage socratique qui enseigne à « mieux désirer » en déplaçant l’appétit des surfaces vers le bien, et la vitesse vers la justesse. La maîtrise équivaut alors à la liberté et donne aux feux intérieurs la clarté qui empêche d’embraser tout autour. Dans notre époque saturée de sollicitations, où l’économie entière fonctionne à l’activation impulsive (cliquer, acheter, juger, s’indigner), cette idée résonne bruyamment. De « La lumière du bonheur » se dégage une morale : pas de liberté sans attention, pas d’attention sans entraide, pas d’entraide sans un langage qui replace la nuance au centre. 

Le texte rappelle aussi que l’idéal grec se donne une scène de théâtre au stade. Encore une fois, Eric-Emmanuel Schmitt montre toute l’ambiguïté du spectacle, à la fois lieu d’ascèse et de mesure, mais aussi risque de marchandisation et d’ivresse narcissique. Là encore, le miroir vers notre époque est direct : hypertrophie des performances, injonctions au « mieux-être » monétisé, triomphe du résultat au détriment du processus. La sagesse des limites grecques agit en contrepoids. Le livre célèbre le corps et le rend à ce qu’il devrait toujours être, une discipline de liberté. 

Quand surgit la guerre du Péloponnèse, elle traverse le récit comme un front froid qui casse les lignes. On voit des mondes tomber, des communautés se déliter, des horizons se recroqueviller. Le livre pose alors une question de survie culturelle : qu’est-ce qui résiste aux effondrements ? Ce qui tient, ce sont les pratiques, la langue, l’hospitalité, l’éducation, ou encore l’art. Là encore, l’éclairage par rapport à notre époque de crises en série (géopolitiques, climatiques, économiques) est saisissant… Au cœur des secousses, il faut des gestes transmissibles, des rituels qui ne dépendent pas d’un état de grâce, mais d’une volonté à toute épreuve. 

En centrant un espace de réflexions, « La lumière du bonheur » formule une idée qui m’a semblé très intéressante : une société se juge à la qualité de ses conversations. Chez les Grecs, la parole publique est ritualisée, outillée, formée. On sait où l’on parle, quand, comment, sous quelle règle. Le roman nous invite à réinventer des « agoras » à hauteur de nos vies numériques, des espaces modérés, instruits, où l’on apprend la rhétorique comme on apprend à lire afin que l’éloquence serve la vérité au lieu de l’écraser. 

A priori, ce n’était pas le tome qui m’attirait le plus. Et pourtant, en comparant notre société à celle des Grecs sous bien des aspects, on y trouve un certain mode d’emploi de la vie en société. Parler mieux pour décider mieux. Désirer mieux pour vivre plus libres. Faire place à l’art pour tenir ensemble. Poser des limites pour retrouver la mesure. Protéger les institutions contre la « starisation ». D’une certaine manière, «La lumière du bonheur » reconfigure nos réflexes et Athènes nous met face à nos responsabilités de citoyens. Et puis, il ne faudrait pas oublier les immortels des tomes précédents, Noam, Noura et Derek, que l’on suit avidement et qui nous emmènent au coeur d’époques où ils vivent et deviennent en empruntant des chemins bien escarpés… Un tome plus philosophique que les précédents, mais pas dénué d’intérêt. 

Existe au format poche chez J’ai Lu.

Editeur : Albin Michel

Sortie : 17 avril 2024

624 pages, 23,90 euros

Tome 4 de La Traversée des Temps

Lu par l’auteur pour Audiolib, 19h45 d’écoute. 

SOLEIL SOMBRE, Eric-Emmanuel Schmitt – Albin Michel, sortie le 2 novembre 2022.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

4 réflexions sur “La lumière du bonheur, Eric-Emmanuel Schmitt.

  1. Yvan dit :

    Parlons, alors 🙂

  2. PHILIPPE D dit :

    Je pensais arrêter la série au tome 3, mais la Grèce antique, ça m’intéresse et donc celui-ci m’attend dans ma PAL

  3. Aude Bouquine dit :

    Et ensuite c’est Rome 😉

  4. Aude Bouquine dit :

    On ne fait que ça 😉

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