« La souffleuse du temps » est une fresque historique qui sculpte un univers de femmes et de feu. Cristina Caboni y entremêle les trajectoires de deux femmes séparées dans le temps, mais unies par une même passion : l’art du verre soufflé si cher aux habitants de Murano. Au centre de cette matière mouvante et incandescente se construit un roman choral profondément féminin, vibrant, et follement romanesque.
Juliet vit à Seattle et peine à trouver sa place dans une famille où tous sont médecins. Sensible, rêveuse, elle est passionnée par la verrerie d’art depuis sa plus tendre enfance. Lorsqu’elle est acceptée dans la plus prestigieuse école de formation des maîtres verriers à Murano, elle suit non seulement sa passion, mais aussi une intuition viscérale qui l’appelle depuis toujours vers Venise. À son départ, sa nourrice Gina lui confie un collier de perles de cristal afin qu’elle le rende à sa propriétaire. Celle-ci l’attendrait depuis fort longtemps… Ce bijou porte en lui diverses histoires qui ont traversé le temps et devient le point d’ancrage d’une profonde quête identitaire.
Mais la « La souffleuse du temps » raconte également une histoire parallèle au cheminement de Juliet : celle de Marina, une voix venue du passé. Née au cœur du XXe siècle dans une famille de verriers, Marina est la femme d’autres luttes. Le travail du verre est une affaire d’hommes, mais elle est bien résolue à gagner sa place devant les fours. Tout au long de sa vie, elle devra conquérir sa légitimité en tant qu’artiste, cheffe d’atelier et femme libre de ses choix.
« La souffleuse du temps » navigue donc entre deux époques, celle du passé dans la Sérénissime, et celle du présent dans une Venise transformée, mais toujours aussi fascinante. Pourtant, le message de fond reste le même : être une femme et gagner sa place.
Si le roman fascine par ses descriptions de Venise, il explore des thématiques fortes qui, force est de le constater, sont toujours les mêmes, à un siècle d’écart.
D’abord, l’émancipation des femmes est au cœur du récit. Que l’on évoque Marina ou Juliet, ces deux femmes doivent outrepasser la place étroite dans laquelle on aimerait les figer pour conquérir celle qu’elles désirent. Le levier de leur indépendance passe par le travail du verre, une passion qu’aucune ne veut abandonner. Ainsi, « La souffleuse du temps » s’inscrit dans ces récits où les figures féminines refusent un silence imposé et décident de leur destin.
Ensuite, un vrai travail narratif a été effectué par Cristina Caboni pour insuffler au lecteur la puissance de la transmission de deux manières. D’abord celle de l’artisanat, par une précision documentaire du travail du verre. Elle décrit les gestes, donne à voir toutes les nuances de couleurs, à sentir et à ressentir les différentes transformations de la matière. Le lecteur perçoit avec force le souffle des artisans, la difficulté du métier, la chaleur des fours, et moult détails qui font de cette profession une passion. Ensuite, l’écrivaine place dans son récit ce collier-talisman qui va bien plus loin qu’un simple objet. Il est le dépositaire d’une histoire familiale à déterrer. Il fascine par sa beauté, mais aussi par son aspect symbolique de lien.
Enfin, « La souffleuse du temps » repose sur la quête de soi. Marina et Juliet cherchent à exister en s’accomplissant sans se trahir. Les portraits qui en sont faits par Cristina Caboni sont riches, suscitent l’admiration et le respect.
La structure narrative à double résonance confère à « La souffleuse du temps » une construction en miroir. Marina et Juliet se répondent. J’irais même jusqu’à dire que l’une ouvre une voie et que l’autre marche dans ses pas. Si, comme moi, vous aimez les sagas familiales à double temporalité, vous ne serez pas déçus. Cela apporte du rythme, une belle tension dramatique, des découvertes progressives qui viennent enrichir le roman. De petites billes de verres parsèment le récit déjà splendide de cette ville fascinante, regorgeant de beauté, à l’ambiance si singulière.
Ce choix de Cristina Caboni lui permet aussi de montrer que les luttes d’hier n’ont pas complètement disparu. Marina, que la société voulait invisibiliser, a ouvert une voie transmise métaphoriquement à Juliet. Chaque génération œuvre pour apporter sa pièce à l’édifice.
Il faut dire que les personnages sont de toute beauté et divinement incarnés. Marina rayonne par sa combativité dans une époque où être une femme dans une petite ville pétrie de traditions ancestrales est ardu. Elle ose tout, ne lâche rien, même vis-à-vis de sa famille, de son frère en particulier qui voudrait bien la cantonner derrière des fourneaux… de cuisine ! Dans ses traces, Juliet est émouvante de vérité. Elle trébuche, doute, mais ne se décourage jamais. Elle possède une manière très personnelle d’appréhender le monde, et les femmes qui cherchent leur place ont beaucoup à apprendre d’elle.
Les personnages secondaires, essentiellement masculins, ne sont pas en reste. Ils sont finement croqués et viennent étoffer un tableau déjà foisonnant.
Les grands personnages de « La souffleuse du temps » restent bien sûr la Sérénissime et sa voisine Murano. Cristina Caboni leur rend un hommage vibrant et, pour ceux qui ont déjà visité Venise, je vous garantis que vous aurez l’impression de déambuler dans ses rues. Tout y est : la magie des ruelles labyrinthiques où il fait bon se perdre, la lumière qui danse sur les canaux, les bâtiments qui traversent les époques. Quant à Murano, symbole du feu et de la tradition, comme figée dans le temps, évoque la transmission des savoirs, et la lutte des femmes, toujours plus créatives, pour exister.
« La souffleuse du temps » est un ravissement de lecture, tant son aspect romanesque nous emporte vers d’autres lieux et d’autres temps. Porté par une sororité qui traverse les époques, la puissance des rêves qui résistent aux entraves, la lumière qui sillonne entre ces générations de femmes empreintes de créativité et de liberté, le roman vibre et éveille nos sens. Cristina Caboni en fait un texte poétique, une œuvre délicate à l’image de ces verreries où chacun pourra trouver un écho personnel. Nous avons tous la capacité de nous réinventer, car nos fragilités peuvent devenir nos plus grandes forces…
Traduction de l’italien : Marie Causse
Sortie : 3 avril
Editeur : Presses de la Cité
432 pages, 22 euros
Après l’Italie, partez au Canada avec Nos étoiles filantes, Laure Manel.
Tu le défends joliment !
Encore une fois, une jolie chronique qui donne envie. Merci à toi 🙏 😘
Une histoire qui a l’air captivante, et que dire du décor !