Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Dans l’État Sauvage de Diane Cook bilan lecture décembre 2024

« Dans l’État Sauvage», roman dystopique, Diane Cook nous invite dans un univers où la nature reprend ses droits, où les survivants d’un monde asphyxié par l’urbanisation et la pollution sont confrontés à une brutalité primitive et à la nécessité de redéfinir leur humanité. Bea et sa fille Agnes, gravement malade en ville, rejoignent un projet expérimental avec dix-huit autres participants dans l’ultime espace naturel protégé, surnommé l’État Sauvage. Ce groupe est observé par des chercheurs afin de documenter comment des humains pourraient vivre de manière durable dans une nature sauvage, loin des commodités modernes. Mais la vie dans cet environnement hostile est tout sauf idyllique. Les ressources manquent, les tensions s’intensifient, et chaque jour est une lutte pour la survie. Bea doit faire face à des choix déchirants pour protéger sa fille, tout en naviguant entre ses responsabilités de mère et sa propre identité. À travers leurs épreuves, Diane Cook explore les limites de l’amour, de la loyauté et surtout de la capacité d’adaptation.

« Dans l’État Sauvage» met en exergue un monde où la civilisation a épuisé ses ressources, transformant les zones urbaines en environnements toxiques. Dans ce contexte, l’État Sauvage est présenté comme le dernier sanctuaire, mais aussi comme un rappel brutal des lois naturelles. Ce miroir idyllique de vivre au cœur de la nature comme les premiers hommes se brise relativement vite, tant la vie quotidienne se révèle ardue et l’environnement sans pitié. La vision « romantique » d’une existence dans les grands espaces perd vite de sa superbe, car la nature n’est ni bienveillante ni indulgente. Manger et boire se méritent, lutter contre le froid ou la chaleur est un combat permanent, se protéger des animaux sauvages une lutte sans merci. Alors que chacun partait avec l’idée de faire corps avec les éléments, les personnages se rendent très vite compte qu’en lieu et place de l’harmonie, ils sont plutôt confrontés à des hostilités grandissantes. 

Il faut dire que ces citadins, habitués aux paysages et à la vie urbaine, sont totalement déconnectés de la vie à l’état sauvage. De tout-puissants, ils passent à un statut de fragilité lorsqu’ils sont confrontés à des conditions naturelles non maîtrisées.

« Dans l’État Sauvage», la vie de la Communauté est gouvernée par des règles strictes et un contrôle permanent, rendant leur existence aussi réglementée qu’incertaine. Bien que plongés dans la nature, ces individus ne vivent pas en totale liberté. Leurs jours sont rythmés par les impératifs de survie dans un environnement hostile, mais également par la soumission à un Manuel et la surveillance constante des Rangers. 

Le Manuel, imposé comme condition pour l’expérimentation, est à la fois un guide de survie et un outil de domination. Il dicte tous les aspects du quotidien aux membres de la Communauté, depuis la gestion des ressources jusqu’à la manière de se déplacer ou de gérer leurs déchets. Ce document reflète un paradoxe ironique : alors que le groupe est censé retrouver une vie primitive dans la nature, il est prisonnier d’un système rigide et bureaucratique. Le Manuel leur impose des comportements précis pour minimiser leur impact sur l’écosystème, rendant leur adaptation encore plus difficile. Évidemment, « Dans l’État Sauvage» cette rigidité crée une tension constante. Les membres se retrouvent à naviguer entre l’instinct de survie et le respect des règles, souvent incompatibles.

Les Rangers incarnent la surveillance et le contrôle « Dans l’État Sauvage». Ils sont à la fois des observateurs scientifiques et des gardiens de l’ordre, jouant un rôle ambigu dans la vie du groupe. Leur présence, bien que sporadique, pèse lourdement sur les habitants, qui craignent leurs jugements et leurs sanctions. Ils sont responsables d’appliquer les règles du Manuel et de vérifier que la Communauté ne compromet pas l’intégrité de l’écosystème. Ils interviennent par exemple pour peser les déchets accumulés par le groupe lors des arrêts aux Relais, sanctionner les infractions avec des amendes, des avertissements ou, dans les cas extrêmes, des expulsions.  

Fait particulièrement intéressant et plutôt rare dans notre époque, « Dans l’État Sauvage», la survie est avant tout une entreprise collective. La recherche de nourriture, la préservation des denrées, les déplacements, y compris chaque arrêt soigneusement planifié pour éviter d’épuiser les ressources locales, sont des entreprises communautaires et collaboratives. Ainsi, comme dans la vraie vie, tous ces éléments deviennent des sources potentielles de conflits. Ajoutez-y la faim, la fatigue, les éléments déchaînés et vous obtenez un cocktail détonnant. Au cœur de ce système, Diane Cook maintient une tension forte d’oppression : les membres du groupe aspirent à une vie en harmonie avec la nature, mais se retrouvent piégés par un système qui reproduit des dynamiques de contrôle.

Au-delà de la survie, « Dans l’État Sauvage» se concentre aussi sur la relation mère-fille entre Bea et Agnes. La décision de Bea d’emmener sa fille dans cet environnement extrême, mais salvateur pour la santé de sa fille est à la fois un acte d’amour désespéré et un fardeau psychologique. La culpabilité, le doute, le lien sont explorés sous tous leurs aspects. La maternité n’y est pas idéalisée, Bea est tiraillée entre son instinct protecteur et son désir d’être autre chose qu’un pilier sacrificiel., Agnes navigue entre l’admiration pour sa mère et une quête d’indépendance précoce, forgée par les exigences brutales de leur environnement. Ainsi, Diane Cook décortique avec sensibilité les fissures, mais aussi la force d’une relation qui évolue dans un équilibre précaire entre dépendance et détachement, sacrifice et survie. 

« Dans l’État Sauvage» la romancière déconstruit l’idéalisation romantique de la nature pour en révéler toute la dureté et l’indifférence. Contrairement aux œuvres de « nature writing » qui célèbrent souvent la beauté et la majesté du monde sauvage, l’écrivaine présente une nature brute, hostile et implacable. Les paysages sont dépeints comme des espaces dangereux, où chaque pas peut être fatal. La végétation est décrite avec un réalisme cru, non comme un refuge, mais comme une force omniprésente qui avale les faibles et teste les limites des survivants. Les animaux sont des prédateurs ou des charognards, toujours en quête de leur prochaine proie. En refusant toute idéalisation, Diane Cook ancre son récit dans une réalité où l’homme n’est qu’un intrus fragile, incapable de dominer ou même de cohabiter avec un écosystème qu’il a si longtemps détruit.

Forte de tous ces arguments, vous pourriez penser que j’ai adoré ce roman. Il me faut quand même vous dire que « Dans l’État Sauvage» est souvent extrêmement long. C’est un roman d’atmosphère, mais, objectivement, il ne s’y passe pas grand-chose. On y trouve énormément d’actions répétitives, de rebondissements prévisibles, de moments d’introspection interminables et de répétitions dans les actions de survie. De plus, on ne connaît pas réellement l’arrière-plan dystopique et notamment ce qui a mené à l’exode vers l’État Sauvage. J’aime quand même avoir quelques pistes sur « l’avant » dans ce genre de roman… Si je reconnais des qualités certaines au texte, comme le fait qu’il résonne particulièrement dans le contexte actuel de crise écologique et de questionnements sur le mode de vie moderne, je me suis aussi ennuyée. Et nous sommes d’accord que l’ennui n’a pas sa place en littérature. D’autres romans, comme celui d’Hervé Le Corre « Qui après nous vivrez » ou « Obsolète » de Sophie Loubière, invitent avec plus d’émotions et d’acuité à envisager une réalité où l’effondrement écologique ne serait plus une hypothèse, mais une condition de vie. 

« Dans l’État Sauvage» a d’ailleurs été finaliste du Booker Prize en 2020. 

Traduction de l’anglais : Marie Chabin

Parution aux éditions Gaïa le 1er septembre 2021 – 496 pages, et au format poche chez Babel le 1er mars 2023.

Chronique de : Qui après nous vivrez, Hervé Le Corre.

Chronique de : Obsolète, Sophie Loubière

D’autres avis sur le roman – Babelio –

3 réflexions sur “Dans l’État Sauvage, Diane Cook.

  1. laplumedelulu dit :

    Ce sera sans moi. On sent que c’est long. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  2. Un livre que je découvre grâce à ta chronique, et même si tu l’as trouvé très long et que tu t’es parfois ennuyée, tu m’as quand même donné envie de le lire. J’aime bien ce genre d’atmosphère, sans compter le sujet, qui m’intéresse beaucoup. Alors, je le mets dans ma wishlist !

  3. Aude Bouquine dit :

    En vrai il vaut le coup mais… comme tu le dis, c’est un roman d’atmosphères avant tout

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