Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Lutter contre le harcèlement scolaire par la littérature 

Gabriel, toi qui devrais courir sur les terrains de foot, rire avec tes amis, découvrir les premières lueurs des amours adolescentes, tu es aujourd’hui allongé, silencieux, dans un lit d’hôpital. « Un printemps en moins » qui t’a été volé, ton corps se repose, en suspens, mais ton esprit, lui, navigue entre les souvenirs, les douleurs, les non-dits, et les voix. « Il n’est pas désagréable, cet état flottant. Il est même infiniment plus agréable que l’état dans lequel tu te trouvais avant. » Ton coma est un silence assourdissant, un cri étouffé que personne n’a su entendre à temps. Pourtant, tout était là, à portée de regard, à portée de mots.

Les moqueries ont commencé doucement, comme elles le font souvent. Un commentaire, un geste, un rire en coin. Puis, elles ont pris de l’ampleur, se sont amplifiées, ont envahi ton quotidien, ton esprit, ta vie entière. Elles ont quitté les couloirs du collège pour se glisser sur les réseaux sociaux, cette arène impitoyable où l’on se cache derrière des écrans pour frapper plus fort. « Dormir un peu la nuit? Si tu as les yeux cernés, si tu as le visage pâle, ce n’est pas parce que tu joues à la console. Ce sont les menaces et les insultes qui te font dormir d’un sommeil perturbé par de mauvais rêves, des rêves épuisants, c’est la haine qu’ils t’adressent depuis de faux comptes qui détruit ta confiance, te persuade que tu ne sers à rien. » Chaque insulte, chaque photomontage te blessait plus profondément que la veille, chaque jour était un nouveau combat contre l’humiliation. Un combat que tu as mené seul, sans armure, jusqu’au jour où la charge est devenue trop lourde, où tu as baissé les bras. C’est « Un printemps en moins » que tu as refusé de vivre… « Tu te demandes s’ils arrêteront quand tu seras mort. »

Tu n’as rien dit, Gabriel, parce que tu pensais sûrement que personne ne t’écouterait, que tout cela finirait par passer, comme ils disent souvent. Mais rien ne s’est arrangé. Au contraire, cette violence invisible s’est accumulée comme une pluie acide, ravageant tout sur son passage. Et maintenant, c’est toi qui es là immobile, dans une pièce où le silence fait écho à la douleur de ceux qui t’aiment. Tu flottes en équilibre, entre la vie et la mort, entre un passé trop lourd à porter et un avenir que l’on espère encore possible.

Mais Gabriel, sache-le, ceux qui t’entourent, même s’ils n’ont pas vu à temps, même s’ils n’ont pas compris, ils t’aiment. Ton père, Martin, est là, à ton chevet. Il n’a rien vu, lui non plus. Il se sent coupable, terriblement coupable, comme tous les parents qui n’ont pas vu venir l’effondrement de leur enfant. Il se demande comment cela a pu se produire. Il se dit qu’il aurait dû être plus attentif, qu’il aurait dû deviner, qu’il aurait dû poser plus de questions. Il se répète que, peut-être, un mot, une étreinte, un geste de sa part auraient pu tout changer. « (…) c’est à mon fils que je pense en soufflant sur ma fourchette, au coma de mon fils, à la souffrance de mon fils, au drame de mon fils, et ça me broie le plexus, et ça irradie chacun de mes os (…) »

Mais Gabriel, ton père n’a jamais cessé de t’aimer. Il est juste humain, lui aussi, avec ses fragilités, ses failles, ses manques. Il est cet homme qui jongle entre ses poèmes qui ne se vendent pas, ce travail à mi-temps qui lui permet tout juste de survivre, et ses moments avec toi, où il tente, maladroitement parfois, de te faire sentir que tu comptes pour lui. Il pensait que tout allait bien, il se disait que tu traversais une phase d’adolescence comme tant d’autres. Il n’a pas vu les ombres s’étendre sur ton sourire, il n’a pas entendu le silence qui s’installait entre vous. « Un printemps en moins », c’est le sien aussi, un moment où le temps s’est figé.

Aujourd’hui, il se bat avec cette culpabilité qui le ronge. Il voudrait revenir en arrière, refaire chaque instant, être plus présent, t’écouter mieux, voir les signes. Il se demande comment il a pu être si aveugle, comment il a pu passer à côté de ta souffrance. Et pourtant, ce n’est pas lui qui t’a blessé. Ce ne sont pas ses mains qui ont frappé ni sa voix qui t’a insulté. Lui aussi est victime de cette violence sourde, de cette brutalité qui s’infiltre dans les vies sans prévenir. Ton père, lui aussi, est plongé dans une forme de coma, paralysé par les « si seulement », les « et si ».

Il n’est pas le seul à se sentir responsable. « Elle pense : responsable, on l’est tous. » Romane, cette professeure qui passe parfois te voir à l’hôpital, elle non plus n’a rien vu venir. Pourtant, elle sait. Elle sait ce qui se passe dans les couloirs, dans la cour, dans cette jungle qu’est devenue l’école pour certains élèves. Elle savait que tu étais bousculé, que quelque chose n’allait pas. Mais on lui a dit, comme on le dit trop souvent « Oh, ça va tourner, aujourd’hui c’est Gabriel, mais demain, ce sera un autre. Faut pas prendre ces histoires au sérieux. » Elle a fermé les yeux, comme tant d’autres, pensant que ce harcèlement n’était que temporaire, une mauvaise passe. Elle regrette. « (…) elle avait pensé au garçon, à la souffrance qu’il devait ressentir, à ce que cela devait être, d’endosser l’habit du souffre-douleur. Non, ça ne forge pas, (…) Ça isole, ça brise, ça détruit. C’est sérieux. » Chaque jour, elle se remémore cette scène où ton corps s’est effondré, désarticulé, sous le poids de tout ce que tu portais. Chaque jour, elle se demande pourquoi elle n’a pas réagi plus tôt, pourquoi elle n’a pas osé intervenir.« Elle n’était pas au programme du Capes, l’impuissance. »

Ce «printemps en moins » qui t’a été volé, Gabriel, est aussi celui de ton père, de Romane, de ceux qui t’aiment et qui n’ont pas su te protéger. Mais maintenant, ils sont là, à ton chevet, à t’attendre. Ils revisitent leurs propres vulnérabilités, plongent dans leurs propres peurs, pour essayer de comprendre. Et peut-être, dans ce cheminement, trouveront-ils la tendresse nécessaire pour reconstruire ce qui a été brisé. Peut-être que, dans le silence de cette chambre d’hôpital, une forme de réconciliation est en train de naître.

« Environ 80 % des parents reconnaissent ne pas savoir exactement ce que leurs enfants font sur leur téléphone ou leur tablette; je fais partie de cette immense majorité. Je ne flique pas, moi. Ne contrôle pas. Cela ne fait pas partie de mes valeurs. » Interrogeons-nous, cherchons sous les façades des rires artificiels, écoutons les silences.

« Un printemps en moins » est une ode à cette tendresse, celle qui, malgré tout, nous permet de nous relever, d’apprendre de nos erreurs, de réapprendre à aimer, à écouter, à voir. C’est un roman sur le harcèlement, mais c’est aussi un roman sur l’amour, celui qui ne s’éteint jamais, même lorsqu’il semble trop tard. Gabriel, sache que ce printemps volé n’est pas une fin en soi. Peut-être qu’un jour, tu te réveilleras, et que tu sentiras de nouveau la chaleur de ceux qui t’aiment, malgré tout. 

Il reste la littérature, les mots d’Arnaud Dudek, son regard extérieur sur la cellule familiale, sa plume délicate pour dire les maux du monde, la tendresse et l’espoir de ceux qui restent « En revanche, la littérature panse merveilleusement les plaies. Elle est la bouée des chagrins grands comme des verres d’eau, des chagrins petits comme des océans. »

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Sorties littéraires octobre 2024.

15 réflexions sur “Un printemps en moins, Arnaud Dudek.

  1. Yvan dit :

    Quelle belle idée que cette lettre à Gabriel ! C’est magnifique, tu m’as collé des frissons, littéralement… Un très bel hommage à ce livre, à cette histoire, à ces personnages

  2. Bon eh bien, j’ai les larmes aux yeux rien qu’avec ta chronique… Alors je sais déjà que je ne lirai pas ce livre même si je pense que le sujet est important et doit être abordé autant que possible.

  3. Aude Bouquine dit :

    Je comprends… j’ai « expérimenté » cela avec l’une de mes filles… donc c’est naturellement que je vais chercher des réponses dans les livres ou les podcasts.

  4. Yvan dit :

    Quelle belle idée que cette lettre à Gabriel, tu m’as collé des frissons, littéralement ! Un magnifique hommage à ce livre, à cette histoire, à ces personnages.

  5. Anonyme dit :

    Tristesse ! Fort ! Douloureux ! Sensible ! Amour ! Beauté …..courage et volontè ..😍👌👏👏👏🌹🌻🏵🌸🌺

  6. Aude Bouquine dit :

    Merci Yvan ♥️

  7. laplumedelulu dit :

    J’en ai la chair de poule une fois de plus, quelle magnifique chronique. Merci à toi pour Gabriel et tous les autres ❤️

  8. Lilou dit :

    Merci pour cette très belle chronique… tellement triste, mais tellement nécessaire. Je ne sais pas si j’aurais le courage de lire ce livre.

  9. Aude Bouquine dit :

    Je comprends…

  10. Aude Bouquine dit :

    Merci ♥️

  11. Une thématique qui t’es chère… ton retour était bouleversant…

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