Avec « Les deux visages du monde », David Joy nous plonge encore une fois au cœur d’une Amérique divisée et tourmentée. Celle dépeinte par l’auteur est loin d’être idyllique et c’est un point qui revient régulièrement dans ses romans. Elle est marquée par des tensions raciales, une inégalité socio-économique criante et une violence omniprésente. L’action se situe dans une petite ville de Caroline du Nord, où les conflits raciaux et les préjugés sont profondément enracinés dans l’ADN collectif. Les personnages évoluent dans un contexte où les anciennes blessures de la ségrégation et du racisme refont surface, exacerbées par les défis économiques modernes. Le rêve américain a du plomb dans l’aile et le titre choisi par Sonatine pour la version française en est une preuve flagrante. « C’est comme si cet endroit était coupé en deux. »
Pour aborder ces différentes thématiques, et dénoncer des réalités que l’on préférerait cacher sous le tapis, l’auteur américain imagine une artiste afro-américaine qui décide de rentrer dans une petite ville des montagnes de Caroline du Nord d’où sa famille est originaire. C’est lorsqu’elle découvre un monument conféré planté au cœur de la ville que de nouvelles aspirations émergent réellement : mettre en lumière le passé esclavagiste de la région. Un événement en particulier, organisé par ses soins, va mettre le feu aux poudres…
Parallèlement, dans le même comté, Ernie, policier, arrête un suprémaciste blanc qui transporte un carnet où figurent quelques noms de notables très en vue. Comme par hasard, des crimes surviennent dans la foulée. Dans cette Cocotte Minute grandeur nature se mettent alors à bouillonner des incidents précis, des secrets enterrés, des mensonges éhontés et des tentatives de petits arrangements entre amis. Côté pile et côté face, « Les deux visages du monde » vont devoir faire tomber leurs masques.
Sous couvert de roman noir, et au-delà des histoires qui s’entrelacent, ce qui m’intéresse davantage dans ce texte de David Joy est ce qu’il dit en filigrane de son pays. Pour la complaisance, on repassera. C’est la vérité nue d’une Amérique en crise qui pourrit de l’intérieur qu’il nous décrit. Les réalités de la société américaine contemporaine sont disséquées au scalpel. Allons-y par le menu !
L’une des thématiques les plus marquantes dans « Les deux visages du monde » est les tensions raciales et l’héritage ségrégationniste, toujours vivaces dans l’Amérique d’aujourd’hui. Ces tensions ne sont pas simplement des reliques, mais des réalités qui affectent les relations et la communauté. Par exemple, à travers les yeux de Toya Gardner, cette jeune artiste afro-américaine qui découvre un cimetière d’anciens esclaves caché sous un campus universitaire, David Joy met en lumière la manière dont l’histoire raciale de l’Amérique continue d’influencer le présent. Toya est confrontée à un système qui a effacé les contributions et les souffrances des Afro-Américains, un rappel constant de l’héritage ségrégationniste et de l’injustice persistante. En explorant le passé, l’auteur démontre que la lutte contre le racisme n’est pas seulement une question de politique ou de législation, mais aussi une bataille pour la reconnaissance et la commémoration de ceux qui ont été marginalisés et opprimés.
De fait, le racisme est abordé de manière frontale, non seulement comme une attitude individuelle, mais comme un système institutionnalisé qui continue de marginaliser les communautés de couleur. David Joy ne se contente pas de montrer des actes de racisme isolés, mais établit combien les préjugés et les stéréotypes raciaux sont intégrés dans les structures sociales et économiques. Le roman expose également les alliances tacites et les complicités silencieuses qui permettent au racisme de prospérer. À travers certains personnages, le lecteur constate combien la haine de l’autre peut être un outil de pouvoir et de contrôle. Le fait que ces personnages continuent à vivre en toute impunité démontre à quel point le racisme est enraciné et toléré dans certaines strates de la société.
« L’arbre qui possède les racines les plus profondes dans ce pays est l’arbre du suprémacisme blanc. Et le fait est qu’il n’est pas nécessaire d’être celui qui a planté cet arbre ou qui a veillé à l’arroser ou qui en a taillé les branches pour être celui qui bénéficie personnellement de l’ombre qu’il fournit. Il y a tout un tas de gens qui sont assis confortablement sous cet arbre, et certains d’entre eux savent fort bien où ils sont assis et restent tout simplement là à ne rien faire car ils aiment cet endroit où ils sont assis, et puis il y en a d’autres qui n’admettent même pas l’existence de cet arbre. Peut-être qu’ils ne l’admettent pas parce qu’ils ne le voient pas, ou peut-être qu’ils ne veulent pas le voir, mais, en fin de compte, rien de tout ça n’a d’importance, parce qu’ils profitent tous de la même chose. »
Un autre sujet est récurrent dans le roman : les inégalités socio-économiques. L’auteur ne ménage pas ses personnages ni ses lecteurs en dépeignant la dure réalité des classes défavorisées. Dans « Les deux visages du monde », certains vivent dans un monde où les opportunités sont rares et où la mobilité sociale est presque impossible. Ils luttent pour survivre dans des environnements où le soutien économique et social fait cruellement défaut. Le fossé entre riches et pauvres est omniprésent, souligné par des descriptions de communautés divisées non seulement par la race, mais aussi par la classe sociale. Ces inégalités alimentent la frustration, la colère et la désillusion parmi ceux qui se sentent abandonnés par le système. Les personnages sont souvent coincés dans des cercles vicieux de pauvreté, incapables de briser les chaînes de leur condition sociale en raison de l’absence de soutien gouvernemental et de l’omniprésence de la discrimination. L’auteur décrit des communautés où le désespoir et le manque de perspectives sont omniprésents, et où les personnages sont souvent réduits à des choix de survie qui les plongent encore plus profondément dans la misère. La pauvreté est un cercle vicieux, alimenté par un manque d’éducation, de ressources et de soutien, et exacerbée par des systèmes économiques et sociaux injustes. Elle n’affecte pas seulement les individus, mais détruit aussi les communautés. Les personnages sont isolés, non seulement par leur situation économique, mais aussi par la honte.
De ces inégalités découle une violence omniprésente. Là encore, la violence n’est pas seulement physique, mais psychologique et structurelle. Elle se manifeste dans les interactions entre les individus, mais aussi dans les politiques et les pratiques institutionnelles qui perpétuent les inégalités et les injustices. D’ailleurs, « Les deux visages du monde » s’ouvre sur une scène de violence brute, où certains creusent des tombes, la nuit, une image qui renvoie à la nature sombre et impitoyable de leur environnement. Les relations d’autorité dominent : abus de pouvoir, exclusion, marginalisation, brutalités policières, etc. La violence crée une atmosphère de tension constante et un sentiment d’insécurité qui affecte la vie de tous.
« Les deux visages du monde » ne se contente pas de raconter une histoire, mais dénonce également des réalités de la société américaine contemporaine. C’est sans doute cette vision, certes connue, mais ici fort bien décryptée, qui m’a le plus plu. La réalité américaine n’est pas celle des grandes villes, c’est d’abord celle de petites communautés où la survie quotidienne est un véritable défi. Il n’y a qu’à analyser les résultats électoraux pour s’en rendre compte, le berceau des électeurs républicains se trouve là. Ces personnages, profondément humains, avec leurs forces et leurs faiblesses, représentent les différents angles d’un même miroir. L’écrivain brosse un tableau sombre, mais réaliste d’une Amérique fragmentée, d’une société en crise qui se meurt de l’intérieur. Son écriture, au scalpel, parfois lyrique, laisse entrevoir sa déception, mais sans jamais effacer son sens des réalités. Ce n’est pas parce qu’on aime son pays qu’on ne peut pas être objectif. Il rappelle que les luttes du passé sont encore très présentes aujourd’hui et n’hésite pas à les confronter. « Les deux visages du monde » encourage le lecteur à réfléchir sur les enjeux actuels, mais aussi sur ceux à venir. Rendez-vous en novembre 2024 pour savoir si cette nation va continuer à creuser sa tombe ou se tourner vers le message du socle de la Statue de la Liberté :
” Give me your tired, your poor,Your huddled masses yearning to breathe free,The wretched refuse of your teeming shore.Send these, the homeless, tempest-tost to me,I lift my lamp beside the golden door” Emma Lazarus.
Traduction de l’anglais : Jean-Yves Cotté
D’autres avis sur le roman – Babelio
je sais combien tu es curieuse de cette Amérique, voilà qui aide à comprendre et réfléchir
Il m’attend. Je n’ai pas encore eu le temps de le découvrir. Je reviendrai lire ce retour plus tard
Sachant que ce qui arrive là-bas déteint à terme sur nous, je suis toujours captivée par ce pays. Comme Cosby, Joy nous invite à voir par le trou de la serrure…
Bonne future lecture 😉
Pourvu que l’autre taré ne repasse pas avec son teint orangé. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘
Encore un roman qui a l’air d’évoquer des réalités brutes et qui se retrouve dans ma wishlist !