Aude Bouquine

Blog littéraire

Abondance de Jakob Guanzon Parution à la croisée

« Abondance » se définit comme tel dans le dictionnaire : quantité plus que suffisante, profusion de biens matériels. Comment définir alors la misère la plus totale dans laquelle vit le personnage principal de ce roman ? Sarcasme ? Triste réalité ? Émergence d’une possibilité que le mot « Abondance » puisse signifier autre chose que profusion, richesse, opulence ? Que cherche exactement à nous dire Jakob Guanzon, l’auteur de ce premier roman ? Car encore une fois, en cette année 2023, voici un premier roman qui coupe le souffle et ébranle… et qui risque fort de marquer durablement les esprits et de laisser une empreinte forte dans le cœur de ses lecteurs.

Dans « Abondance », chaque chapitre du roman commence par une somme en dollars qui indique ce que le personnage principal, Henri, possède dans sa poche. Il compte au centime prêt. Pour mémoire, un nickel a une valeur de cinq cents, un dime une valeur de dix cents, soit un dixième de dollar américain, un quarter une valeur de vingt-cinq cents, soit un quart de dollar américain. Chaque chapitre montre donc quel impact revêt chaque dépense, ou au contraire, combien chaque rentrée d’argent peut être salutaire, autant moralement que dans la vie quotidienne. « Abondance » s’ouvre sur l’anniversaire de son fils Junior. Afin de le célébrer « dignement » et dans la mesure de ses capacités, son père l’emmène au McDo en fin de journée. Le roman de trois cents et quelques pages se déroule réellement sur 24 heures, de cet anniversaire à l’entretien d’embauche auquel Henri doit se rendre le lendemain, et qui pourrait changer toute sa vie. Le premier chapitre indique l’argent que possède Henri, soit 89,34 dollars. Au fur et à mesure de l’avancée dans le roman, l’auteur fait des bons dans le passé pour tenter de faire comprendre aux lecteurs comment son personnage principal s’est retrouvé dans cette situation. « Abondance » se déroule sur deux temporalités : ce présent où il faut survivre à tout prix, et l’histoire personnelle de Henri, le point où tout a basculé, et la vitesse à laquelle la situation s’est dégradée.

Dans « Abondance », on apprend rapidement que Henri sort de prison. Il y a passé cinq ans de sa vie, soit quasiment la moitié de l’âge de son fils. Le lecteur comprend rapidement que sa difficulté à trouver du travail trouve ses origines dans le fait d’avoir été incarcéré. Les secondes chances sont difficiles à obtenir en général, aux États-Unis en particulier. De plus, une situation particulière vient amorcer le début du cercle vicieux de la pauvreté. Henri et son fils se retrouvent sans toit et vivent dans un fourgon. Ces deux éléments, la prison qui va lui coller au corps, et l’absence de domicile fixe vont faire de Henri un homme qui vit en marge de la société. Car, « Son casier judiciaire le forçait non seulement à cocher la case et l’excluait de l’isoloir, mais il l’empêchait aussi de recevoir toute forme d’aide publique – revenu minimum, bons alimentaires, Medicare, aide au logement – et de pouvoir présenter un dossier acceptable pour un logement correct. » Début de l’engrenage infernal… S’en sortir devient une lutte de chaque instant dont on ne peut « se sauver » que par le travail. Jakob Guanzon développe beaucoup le fait de travailler dans « Abondance ». Travailler est ce qui rend un être légitime à faire partie d’une société. Sans travail, aucune légitimité, voire aucun droit d’exister. On devient transparent pour les autres. Cela revient presque à dire que sans emploi, on n’existe pas en tant qu’être humain. Comme si « L’Humanité » au sens large du terme était définie, non pas par qui nous sommes, mais par le fait de travailler, de contribuer à la société. De nombreuses situations de travail sont décrites dans le récit, comme le travail manuel sur les routes ou dans le BTP. Les descriptions de ces travaux de forçat sont d’un réalisme inouï, mais aussi terriblement poétiques.

Jakob Guanzon voulait expérimenter la façon dont on traite ceux qui ont payé leurs dettes à la société et veulent la réintégrer, mais aussi comment on peut vivre à nouveau dans une situation d’extrême précarité et de grande vulnérabilité. Il le fait de la manière la plus intelligente qui soit, en opposant un homme qui n’a rien à une société de consommation qui propose tout. Dans « Abondance », la pauvreté la plus extrême côtoie la richesse la plus insolente, et cela lors de nombreuses occasions, par l’intermédiaire d’exemples criants. Henri doit acheter un antipyrétique, et pour cela traverser un « Walmart », hypermarché connu pour ses prix (puisqu’aux États-Unis, les pharmacies se trouvent souvent au fond de ces surfaces alimentaires). Il traverse alors tous les rayons, ceux de nourriture, ceux qui affichent des produits ultra soldés qu’il ne peut absolument pas se payer, ceux qui annoncent les prix les plus bas du magasin, qui sont, à son niveau, déjà hors de prix. Quinze pages de profusion, quinze pages de description de rayonnages, de produits, de marchandises, sous toutes ses formes. Quinze pages d’articles que Henri ne pourra jamais s’offrir. Autant dire qu’après avoir lu ces quinze pages, le lecteur comprend mieux la signification du mot « Abondance » quand il est impossible d’y accéder. Une scène étouffante, « eye opening » comme diraient les Américains… 

« (…) d’autres rayonnages, d’autres médicaments. Des boîtes des Benadryl roses, des boîtes d’Allegra bleues, un monticule herbeux de Claritin, et la dernière moitié du rayonnage est occupée par les Antidouleurs : rouge pour le Tylenol, marine pour l’Advil, émeraude pour l’Excedrin extra fort, écarlate pour l’Excedrin Migraine, bleu ciel pour Aleve, jaune pour Bayer. Chaque marque et chaque couleur se déclinent en une dizaine de formats, des tailles de plaquettes et des doses variées, effet longue durée, effet immédiat, comprimés, gélules, et tout ce qui compte, c’est qu’il prenne le meilleur médicament de tous, le plus cher, mais dans la plus petite boîte pour qu’elle tienne dans sa manche de chemise déboutonnée. Il doit d’abord attendre que la femme qui vient de garer son caddie à côté de lui s’en aille. Sous son hijab en soie, elle passe d’une boîte de Claritin à une autre de Loratadine. Le temps presse. Chaque seconde brûle une nouvelle goutte de gasoil, chaque minute fait grimper la fièvre de Junior, un peu plus près de la mort. Mais ça lui offre une pause, un instant pour respirer, observer, comparer. L’Advil se révèle le plus cher, ce qu’il suppose être un signe de qualité supérieure. »

Henry est père, et à ce titre, il fait du mieux possible. Pas de chance si l’anniversaire de son fils tombe dans les mêmes 24 heures qu’un providentiel entretien d’embauche, il devra gérer les deux. Il doit être un père décent, et un homme suffisamment motivé pour qu’on ait envie de l’embaucher. Jakob Guanzon ne lui épargne pas grand-chose, chaque décision se paye, même celles qui peuvent apparaître comme les plus insignifiantes. Chaque dépense se paye, même si l’on débourse quelques dollars pour l’anniversaire de son fils, alors qu’il nous en reste 77,41 et que « Depuis hier soir, leurs réserves de nourriture sont épuisées. Toutes les boîtes nettoyées ont été déposées dans une machine, les nickels de la consigne devant contribuer à payer la surprise de ce soir. ». Même choisir un cadeau se paye en générant une forme de honte qui renvoie sans cesse à sa condition : « Un simple tour au milieu des jouets a suffi pour qu’il se haïsse. Plutôt que de se demander quel cadeau Junior voudrait, toute son énergie s’était portée sur la lecture et la comparaison des étiquettes. » Pourtant, « Abondance » c’est aussi un peu de lumière dans la nuit. Du temps passé ensemble, la richesse de développer une relation père/fils, un déluge d’amour, une inondation de fierté. « Il serre et berce Junior. Son fils, son homonyme, son héritage. Le symbole vivant qui prouve de façon irréfutable – malgré tous les vents contraires et toutes ses failles – que le passage d’Henry sur cette terre n’aura pas été complètement foiré, qu’il aura au moins fait une chose de bien. »

« Abondance » est un livre extrêmement dense qui propose une photographie d’une certaine Amérique, celle de ce qui compte le moindre nickel, qui trie ses bons de réduction, qui prie pour ne pas tomber malade. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce livre qui met à l’honneur les plus pauvres, ceux enfermés dans des spirales infernales, ceux, parents, qui se démènent au quotidien pour offrir à leurs enfants la meilleure vie possible. « La dévotion aveugle à cette personne miniature était dangereusement absolue. En un instant, il découvrit une capacité horrifiante, celle d’être tout à fait prêt à faire n’importe quoi d’aussi bas et vicieux que nécessaire pour un autre être humain. » Il est ardu d’exprimer correctement les émotions qui vous traversent à la lecture de ce récit. Il y a une infinie tristesse, un sentiment d’injustice, de la colère, mais ce qui est presque incroyable, c’est qu’il réside ici un formidable espoir, une lumière qui ne s’éteint pas, parce que tant qu’on respire, on est vivant. Tant qu’on est vivant, on avance. Je termine par cette citation, fort à propos : « Il y a plein de choses dans ce monde qui méritent qu’on se mette en colère, Henry, mais pas assez pour être en colère contre le monde. » 

« Abondance » est un livre brillant, véritable témoin de son temps, catalyseur d’émotions, dont l’écriture vous submerge autant qu’elle s’infiltre sous tous les pores de votre peau. Le résultat de ce texte marquera durablement votre esprit et viendra chatouiller vos certitudes. La réalité des situations de chacun n’est jamais celle que l’on voit… Exceptionnel premier roman, coup de cœur évidemment !

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6 réflexions sur “ABONDANCE, Jakob Guanzon – La croisée, paru le 11 janvier 2023.

  1. laplumedelulu dit :

    Très belle chronique encore une fois. Merci à toi. 🙏😘

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci pour ta fidélité de tous les instants 🥰

      1. laplumedelulu dit :

        Ça me semble normal. Tu n’as pas à me remercier. Tu chroniques, je commentes. 😘

  2. Yvan dit :

    voilà une lecture sans aucun doute difficile mais qui mérite qu’on s’y attarde, à te lire. Je crois ton enthousiasme, je me pencherai sur cette histoire marquante un jour.

    1. Aude Bouquine dit :

      Je te le garde 😉

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