Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Rendez-vous au cœur d’un voyage d’une semaine dans lequel chaque jour comporte sa propre coloration. Lundi bleu, mardi noir, mercredi orange, jeudi jaune, vendredi vert, samedi rouge, dimanche blanc. À chaque jour suffit sa peine, à chaque jour son lot de pièges et d’embuscades, de représailles et de sanctions. Elle, dont nous ignorons le prénom est mariée depuis plus de dix ans avec « mon mari », dont le prénom est également inconnu. Sa vie ressemble à une pièce de théâtre perpétuelle où elle joue son rôle à la perfection, parfaitement rodée au planning de « mon mari », ne laissant entrevoir d’elle que ce qui est digne d’être aperçu. Elle ressemble à ses enfants qui jouent sur des carrelages damiers : s’ils sautent sur les cases blanches tout va bien, s’ils tombent sur les noires « mon mari » ne l’aime plus. « Je sais que nous passerons notre vie ensemble. Je suis la mère de ses deux enfants. Je ne peux rien espérer de mieux, et pourtant le manque que je ressens est immense et j’attends de lui qu’il le comble. Mais avec quelle maison, avec quel enfant, avec quel bijou, avec quelle déclaration, avec quel voyage, avec quel geste pourrait-il remplir ce qui est déjà plein ? »

Cette femme clame à la face du monde à quel point elle est éperdument amoureuse de son mari. Professeur d’anglais et traductrice, elle aime «quand chacun est à sa place dans un monde à l’équilibre.» Sa vie est réglée comme du papier à musique. Jour après jour, elle dévoile, petit à petit, la quantité faramineuse de ses obsessions, de chaque geste, chaque parole qu’elle interprète à sa sauce, et de chaque « punition » qu’elle met en place pour châtier ce mari de ne pas réagir tel qu’elle l’attend. Vous êtes en couple et vous pensez avoir des attentes ? Que nenni ! « Elle » vous bat sur tous les niveaux. Elle traque chaque sous-entendu, espionne chaque geste, analyse chaque mot. « Elle » c’est l’œil de Moscou en jupon. Rien ne lui échappe. Et quand elle veut vérifier que « mon mari » l’aime toujours, elle lui tend des pièges dignes des plus grands manipulateurs. Par exemple, elle est du genre à estimer l’amour que « mon mari » lui porte en évaluant la quantité de nourriture qu’il achète. Sachez que plus votre mari achète de fromages, plus il vous aime. 

« Elle » veut que les émotions qu’ils partagent soient celles des premiers jours : de la passion, du sexe partout et en permanence, des papillons qui virevoltent au creux de son estomac. Joli programme… Elle prépare chacun de ses retours comme s’il était le Messie : tout doit être absolument parfait, jusqu’à l’éclairage du salon et la disposition des meubles dans l’entrée qui l’accueille. Hors de question qu’il la trouve devant la télé. Dans une posture nonchalante savamment travaillée, la dame n’a pas un cheveu qui dépasse. (D’ailleurs ses cheveux c’est toute une histoire…) Elle voudrait régir ses mots, ses gestes et ses réactions. Elle se fait des films en permanence avec des scénarios dignes de productions hollywoodiennes. Évidemment, « mon mari » n’arrive jamais à la cheville de ses espérances. Il faut donc le bouder, le punir, inventer des représailles, organiser des jeux de pistes en saupoudrant ci et là des indices à découvrir. La tension augmente au rythme des jours. Mardi noir offre un drame intersidéral aux répercussions interplanétaires qui secouent violemment cette amoureuse de l’amour. Elle organise une petite rébellion dans sa tête qui commence par dormir les volets ouverts (oui, « mon mari » ne peut dormir que dans le noir), prend des postures de tragédienne grecque. « Je pleure, et le pire c’est que je suis sûre que les larmes me vont bien. Elles doivent me donner un air d’héroïne racinienne. »

Ce roman est un psychodrame dans lequel on ne sait pas s’il faut rire ou pleurer. Le début est assez cocasse, mais on bascule rapidement vers des comportements hallucinants où l’on ne peut s’empêcher de rire et de penser que cette femme est folle, qu’elle est une actrice ratée qui joue sur la scène de son mariage un rôle totalement préfabriqué dans lequel la comédie, et les apparences tiennent une place prépondérante. « Mon mari » est une pièce de boulevard burlesque dans laquelle une bonne femme parfaitement coiffée en tailleur Channel et en escarpins de 12 flique un homme qui a l’air bien sous tous rapports. Elle a des « statements » hilarants sur ce qu’est un couple parfait et ce qu’elle doit faire au quotidien pour être l’épouse parfaite. Mystérieuse, pudique, secrète, elle ose tout pour un seul but : savoir si « mon mari » l’aime toujours. Ainsi, vous apprendrez que même après dix ans de mariage, il est hors de question que « mon mari » l’entende aller aux toilettes, qu’il connaisse la véritable couleur de ses cheveux et « qu’ils » ont passé l’âge des préliminaires et « elle » des fellations le jeudi, jour officiel du rapport conjugal. Des scènes hilarantes se succèdent où « Elle » ne voit pas l’essentiel, totalement occupée à remplir ses petits carnets de notes sur ce qu’il a fait, ou oublié de faire. Le cerveau en constante ébullition, elle se pose des milliards de questions comme « Au bout de combien de récurrences à voir la même personne nue cesse-t-on de s’en émouvoir ou de trouver ça excitant ? À partir de quand la magie s’efface-t-elle ? » Mais… avouons quand même que Maud Ventura met les pieds dans le plat en pointant du doigt un petit morceau de notre folie purement féminine. Chacune saura se reconnaîtra en « Elle ».

J’ai ri, j’ai été excédée, j’ai eu pitié alors que je comprenais pourtant ses motivations. « Mon mari » met l’accent sur la difficulté de garder un couple vivant, de conserver une part de mystère malgré la proximité quotidienne. L’excès de ses réactions dont le trait est poussé à l’extrême suscite le rire, l’absence de réactions de « mon mari » agace… « Plus généralement, que mon mari existât avant même de me rencontrer me paraît irréel et même révoltant. » Il faut oser… sachant que « elle » n’est pas tout à fait une oie blanche, et que « mon mari » n’est pas un jeune premier… Maud Ventura orchestre une fin jouissive, même si je l’avais un peu vue venir, mais elle donne un nouvel axe de réflexion à ce texte particulièrement truculent, qui, quoi qu’on en pense, suscite des émotions.

3 réflexions sur “MON MARI, Maud Ventura – L’iconoclaste, sortie le 19 août 2021.

  1. Yvan dit :

    C’est peut-être drôle, mais ce genre de comportement me terrifie dans ses excès.

    1. Aude Bouquine dit :

      C’est terrifiant !!

      1. Yvan dit :

        Donc ça ne me fera pas rire… Pas pour moi 😉

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