Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Galaad, 15 ans après « La Servante écarlate », écrit en 1985 par Margaret Atwood. Depuis le succès de la série, de nombreux fans ont demandé à l’auteur d’écrire la suite de ce roman devenu phare et incontournable, symbole d’une certaine régression des droits des femmes dans de nombreux pays. C’est chose faite avec « Les Testaments », pourtant bien différent de la suite que nous pouvions attendre. Lorsque les portes du fourgon se referment sur un personnage clé, c’est avec avidité que le lecteur-spectateur brûle d’en savoir plus sur sa destinée. Et pourtant, Margaret Atwood en a décidé autrement. Elle aborde cette suite, si l’on peut qualifier « Les Testaments » de suite, sous un angle très différent en osant un bond dans le temps de plusieurs années. Le régime de Galaad a survécu, mais comme beaucoup de régimes théocratiques (où le titulaire de la souveraineté est supposé être d’origine divine), il s’essouffle et est en passe de mourir lentement. De l’extérieur d’abord, par la lutte incessante d’autres pays à combattre ce régime, comme c’est le cas pour le Canada, mais surtout de l’intérieur, comme une création qui échapperait à ses créateurs.

« Les Testaments » est un roman d’introspection qui décortique un système mis en place par des personnages clés, des hommes surtout, mais pas seulement, agrémenté de souvenirs de sa création, d’analyses de sa montée en puissance et des causes qui vont provoquer sa chute. Pour se faire, trois voix se succèdent : l’une ayant participé à asseoir le régime, les deux autres faisant partie de cette nouvelle génération née sous Galaad, l’une vivant sous ce régime (le témoin 369A), l’autre ayant grandi au Canada (le témoin 369B). Si les fans du roman et de la série devinent très vite qui est qui, le propos du roman n’est pas tant de révéler les destinées de chacune, que de disséquer pourquoi le régime s’effondre. Les causes les plus évidentes sont externes, mais c’est la vision de l’intérieur qui est réellement passionnante. L’utopie promise s’effondre, autant par l’arrivée d’une jeune génération, que par la volonté d’un sabotage interne qui ne croit plus à cette idéologie promise. Si les souvenirs et les anecdotes des débuts du régime sont nombreux, c’est pour mieux expliquer comment le régime est acteur de sa propre mort. Le testament olographe d’Ardua Hall met le lecteur devant un choix antérieur à la création du régime : vivre ou mourir, participer ou mourir, humilier ou mourir, corriger ou mourir. Choisir de vivre ne dispense pas d’un devoir de sens critique et, contre toute attente, la découverte de secrets d’alcôve (les hommes sont faibles et resteront toujours des hommes), et la manipulation de l’esprit mâle en sont la formidable démonstration.

Margaret Atwood s’est réapproprié son œuvre en faisant des testaments un mélange entre son premier roman et la série à succès. Le lecteur en apprendra plus sur Mayday, le réseau clandestin, acteur de la résistance et bébé Nicole qui n’apparaît pas dans la servante écarlate. L’accent est mis sur la nécessité de faire du prosélytisme pour rallier la cause, par l’intermédiaire des Perles, signe s’il en faut, que le régime est en souffrance et grandement menacé.

À travers ces trois voix, différentes, mais ayant un point d’ancrage commun, défendre ses convictions, l’auteur étaye la finesse de son propos : chaque régime de ce type est destiné à mourir. Annihiler le savoir en interdisant par exemple la lecture pour détenir le pouvoir ne dure qu’un temps. Plus intimement, et c’est ce que j’ai trouvé réellement éclairé, elle pose le doigt sur une problématique toujours très actuelle : mélanger religion et pouvoir. Quand de grands leaders posent encore la main sur la Bible lors de leur investiture (suivez mon regard) et répètent inlassablement « So help me God » en prêtant serment et que la vie quotidienne repose sur un échange monétaire estampillé par « in God we trust », on peut légitimement se poser la question de la séparation des pouvoirs… La frontière entre régime théocratique et autocratique devient extrêmement ténue.

Beaucoup ont écrit que « La Servante écarlate » ou « Les Testaments » sont des romans résolument féministes et Margaret Atwood a été érigée en symbole du féminisme 2.0 tendance #MeToo. À mon sens, il n’en est rien. « Les Testaments » montre admirablement bien que la femme peut être un homme comme les autres (narratrice du testament olographe) et qu’elle est capable d’égaler l’homme dans sa cruauté. Roman féministe ? Cela équivaudrait à affirmer que les femmes sont des anges (semblables aux perles) et les hommes des diables. Or, le roman démonte totalement cette théorie. L’habit de la servante a effectivement été utilisé dans de nombreuses luttes contre la régression des droits des femmes, notamment dans des manifestations contre le retour de lois anti-avortement. Le vêtement est devenu un symbole, mais Margaret Atwood milite pour la parité et l’égalité des sexes. Elle fait également partie d’une association, AfterMeToo qui devrait permettre des enquêtes plus approfondies qu’une simple dénonciation. Et oui, les femmes ne sont pas toutes des anges et certaines ne disent pas toujours la vérité.

Si « La servante écarlate » a refait surface lors de l’élection de Donald Trump, « Les Testaments » laissent présager un certain espoir quant à la fin de son règne. Tous les régimes « utopiques » finissent par s’effondrer. En ce sens, ce roman est passionnant et pertinent, car il apporte un éclairage nouveau, certes sous forme romancée, d’une réalité elle, bien concrète. La construction en est habile, les messages subliminaux ingénieux, les idées progressistes. Cette lecture a été révélatrice d’un habile et fabuleux décorticage d’un état fictif qui a trouvé de belles résonances dans notre monde actuel. S’il n’est pas féministe, il est au moins citoyen.

8 réflexions sur “LES TESTAMENTS, Margaret Atwood – Robert Laffont, sortie le 10 octobre 2019.

  1. Yvan dit :

    Bon, vous êtes convaincus par Aude ? Convaincus de ne pas passer à côté de cette formidable lecture ? Si ce n’est pas le cas, c’est que vous ne savez pas lire 😉

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  2. Je dois d’abord lire La servante écarlate ! Et oui ce n’est pas que féministe !

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    1. Aude Bouquine dit :

      Ah !!! On est d’accord !! Ce n’est pas parce qu’on y parle de femmes que c’est féministe…

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      1. Tout à fait, même si le débat fait rage. Emilie l’a lu y a pas longtemps. On en a parlé d’ailleurs. Les hommes aussi ont une histoire dans La servante écarlate, c’est ce que je vais découvrir. Je sais qu’il faut que je m’accroche au style par contre.😉

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      2. Aude Bouquine dit :

        J’ai lu les 2 et le style est très différent donc tu peux adhérer à l’un et pas à l’autre ou aux deux 😉

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  3. Cohen Ophélie dit :

    Je dois lire La Servante Écarlate avant mais tellement hâte de découvrir celui-là aussi! Merci Aude.

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