Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Laure, 21 ans est atteinte d’une tumeur au cerveau : inopérable et incurable. Les médecins lui donnent 2 ans, peut-être 3, à vivre. « Incomplète. Sa vie, tout ce qu’elle ne fera pas. Incomplète. Tout ce qu’elle ne sera jamais, parce qu’elle n’en aura ni le temps ni l’envie. » Si la nouvelle a l’effet d’une bombe à retardement, l’espoir et l’envie d’accomplir un rêve naissent : traverser l’Atlantique en solitaire sur le bateau qui appartenait jadis à son père. De nos jours, rien d’impossible ! Pour cela, utiliser des moyens à portée de nos doigts, les réseaux sociaux. GoFundMe, Facebook, Instagram, YouTube, tous les moyens sont bons. En quelques clics et des milliers de partages, son rêve fait le buzz et devient le rêve par extension de milliers d’autres personnes atteintes du cancer. Sous le hashtag #OnEmbarqueAvecLaure, #LeCancerNeVaincraPas, Laure devient une idole des temps modernes, suscitant admiration, espérance et foi en l’avenir. Parfois, ce qui a fait votre gloire fait aussi votre chute : sûrement le prix à payer pour un miracle….

Il y a toujours un avant et un après Solène Bakowski. Elles sont rares à percer ainsi les secrets de nos cœurs, à faire tomber les murs construits pour ne pas qu’on nous abîme trop l’âme. Elles sont deux, l’autre s’appelle Amélie Antoine. J’ai autant d’affection pour l’une que pour l’autre, et une même tendresse pour leur habileté à inclure dans leurs textes, des héroïnes de l’ordinaire, vous, moi, à qui il arrive des pépins de tous les jours, presque banals, mais qui se transforment bien souvent en drame. On sent que le dérapage est imminent, que quelque chose va nous sauter au visage, on ressent d’ailleurs cette petite gêne au creux de notre estomac qui va rapidement devenir une gigantesque boule dans la gorge. On sait que le chemin sera noir. On sait que l’humanité cruelle. On sait qu’on va morfler…

En créant des personnages hautement charismatiques dans leur profonde humanité, comme Laure ou Lucas, ces héros ordinaires qui affrontent la maladie au quotidien, Solène Bakowski emporte avec elle ses lecteurs à qui elle montre le monde par le petit bout de la lorgnette, le côté face d’une même pièce dont on aurait déjà largement abusé du côté pile. Sadiquement, elle prend son temps. Elle nous fait aimer ses personnages. Elle nous les pose dans le creux de la main et elle dit nous regarde-les, prends en grand soin, parce que la vie (pas moi) va leur faire beaucoup de mal, va les atteindre au plus profond d’eux-mêmes et les laisser quasi morts sur le bord de la route. L’identification à ces personnages est quasi immédiate : c’est le talent indéniable de l’auteur.

La 4e de couverture évoque la chute de Laure dans l’enfer des réseaux sociaux. Ne vous y méprenez pas, ce livre n’est pas un brûlot contre les réseaux que nous utilisons tous. Il est un miroir de la réalité, le fruit, à mon avis, de longues heures d’observations et d’analyses de ce qui s’y passe. Oui, les réseaux sont parfois « le cœur de la nuit », et les choses y vont très loin, bien trop loin. En cela, le roman est juste. Solène démontre de façon très pertinente combien ils peuvent être utiles et source de ralliement pour créer des communautés dans des combats communs, mais aussi combien ils peuvent rapidement vous faire payer au centuple le fruit de ce rapprochement. J’en faisais moi-même l’expérience très récemment encore : il suffit d’un canard boiteux dans une meute pour faire basculer tout le troupeau. Rajoutez à cela un discours pas trop débile, des attaques bien ciblées, un ton un peu méprisant, et vous obtenez une équation parfaite pour faire dérailler un train. Se greffent alors des insultes, des hashtags bien sentis, et tous les suiveurs qui trouvent très distrayant de partager des posts où on se moque, mais méchamment de quelqu’un. Pensez un peu à Greta Thunberg…. Son discours se perd dans la haine populaire juste parce qu’elle a l’air d’une sale gosse capricieuse. La popularité est un programme de démolition massive. « Tu vois bien que t’es un personnage public, alors on a le droit de tout dire, si on veut t’insulter on t’insulte, c’est pour ça que t’es sur Internet. » Les mots sont également un programme de destruction massive surtout lorsqu’ils détruisent votre moi profond « Il y a pire que le cancer, lui a répondu une voix en miettes à l’autre bout du fil, ce sont les réseaux sociaux. Nos gamins ne sont pas armés contre les dingues qui sévissent sur Internet. » 

Au-delà du mécanisme parfaitement décomposé du cercle vicieux lancé à pleine vitesse dans la seconde partie du roman, et dont je ne parlerai pas parce que ce serait criminel de vous en gâcher le plaisir de lecture (et croyez bien que c’est difficile, car j’aurais tant de choses à en dire…), Solène décortique l’arrivée de la maladie dans le cercle familial. Là encore, je ne peux que m’incliner devant la pertinence des propos et l’éventail des réactions proposées. Entre ceux qui veulent décider à la place du malade, ceux qui s’octroient le droit de décider de « la fin », ceux qui veulent gérer la vie du mourant parce qu’ils savent mieux, eux, ce qui est bon, et ceux qui entravent simplement la liberté de choix sur la fin de vie, Solène ne nous épargne pas grand-chose. Soigner et secourir à quel prix ? Sauver contre son gré ? Elle a même pensé à créer un personnage qui, de la lumière passe brutalement à l’ombre, comprenez un personnage qui représente une sorte de vénération familiale, fierté exacerbée de celle à qui tout réussit, à un passage au second plan, celle qui n’est pas entrain de crever… Belle brochette d’êtres humains, avec leurs failles et leurs forces, leur tendresse et leur violence. Absolument tout ce que j’aime pour ne pas entrer dans toute forme de manichéisme ou de jugement.

Les romans de Solène Bakowski me procurent toujours de belles émotions. Si elles sont hétérogènes, elles n’en restent pas moins douloureuses parfois. Il y a toujours sur ses épaules le bon et le mauvais génie. Le bon peut être clément, le mauvais est sans pitié. Ses romans sont le reflet de tragédies ordinaires, de celles qui vous émeuvent le plus parce qu’elles peuvent être les vôtres… et dans certains cas, elles le sont. « (…) cette jeune femme portée aux nues par les réseaux sociaux. » en est une belle démonstration. Mais, « C’est toujours pareil, la compassion résiste mal à la proximité de la détresse. »

Solène c’est un cœur tendre dans la nuit noire de l’existence. Sa sensibilité exacerbée fait d’elle un auteur rare, dont les mots, puissants, justes, parlent d’abord à vos tripes avant de parler à votre cerveau. Ses romans se vivent et se ressentent. Ils sont l’opposé de l’indifférence, ils nous mettent en face de nos propres contradictions et démontrent combien la vie se charge d’en faire tanguer l’équilibre.

3 réflexions sur “MIRACLE, Solène Bakowski – Cosmopolis, sortie le 17 Octobre 2019.

  1. Je suis assez d’accord avec toi sur l’écriture de Solene ou d’Amélie. Ces deux-là me crèvent le coeur ! J’ai donc hâte de découvrir ce nouveau roman !

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    1. Aude Bouquine dit :

      Tout pareil, à chaque fois, le roman me reste dans la tête des jours entiers !

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