Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Nous sommes dans le Michigan, péninsule supérieure, région chère à mon coeur puisqu’elle fût celle de notre première expatriation familiale.
Héléna vit auprès de ses parents dans les marais, depuis sa naissance.
Elle ne sait rien de sa condition : elle est l’enfant d’un viol puisque son père a kidnappé sa mère alors adolescente. Techniquement, elles sont donc toutes les deux captives, sauf que l’une des deux ne le sait pas, dans cette cabane, au milieu de nulle part.
Il faut s’imaginer que cet endroit ne possède ni eau courante, ni électricité, ni chauffage. C’est totalement coupée du monde qu’Hélèna grandit avec pour seule échappatoire une vieille collection de National Geographic des années 50 grâce auxquels elle apprend à lire.

Ce roman est écrit en deux temps :
– Le temps du passé où Hélèna raconte son enfance dans les marais.
– Le temps du présent, où Héléna, en couple, mère de 2 petites filles découvre que son père s’est échappé de prison en tuant 2 officiers de police.
Dès les premières pages, les problématiques sont donc posées :
– Comment Héléna va-t-elle réussir à s’échapper des marais avec sa mère ? Ca c’est pour la partie qui concerne son passé.
– Comment va-t-elle retrouver la trace de son père reclus dans les marais qu’il connait comme sa poche pour y avoir vécu des années sans attirer l’attention. Ca c’est pour la partie qui concerne son présent.
( les premières pages du livre, associées à la 4ème de couverture, je ne spoile rien)

Ceci étant posé, il y a vraiment des choses bouleversantes dont je voudrai vous parler à propos  de ce livre.

D’abord, Karen Dionne a fait du marais un personnage à part entière : il bourdonne au gré des saisons. Pour avoir vécu dans le Michigan et observé le changement des saisons et la nature qui meurt sous le froid puis renait au printemps, les descriptions de l’auteur sont tout à fait exceptionnelles de réalisme. Et pourtant !!! Je ne suis pas une grande fan des descriptions de la nature qui bruisse, ça a tendance à très très vite me saouler.
Et bien, pas ici.
Parce qu’au milieu de cette nature évolue une petite fille qui chasse, pêche, connait les insectes et les animaux du marais, apprend l’art de se fondre dans le paysage et à manier les armes.
Sa vie se résume à observer et imiter ce père violent, dénué d’émotions, dont les punitions inhumaines et parfois à la limite du supportable lui apprennent l’obéissance absolue, mais aussi l’apprentissage de la survie dans un monde qui à a offrir le minimum nécessaire à condition de savoir comment s’y prendre pour l’obtenir.
(Pour ceux qui aiment les animaux, les scènes de chasse sont terrifiantes.)
Ce père, de culture indienne, lui apprend également les racines profondes d’une manière de penser, il la surnomme « petite ombre », celle qui se fond dans la nature et qu’on ne voit pas. Celle qui au fond n’existe pas.
Cette vie, sans le moindre contact avec le monde extérieur, en totale autarcie permet surtout de mettre en lumière les émotions. C’est la grande force de ce livre.
Pour son père, elle ressent de l’amour et de la haine, du respect et de la peur, une admiration sans borne du type « mon père ce héros » et le rejet total de ce qu’il est, associé à la peur de lui ressembler.
Le lecteur assiste à une mise à distance totale de la mère,(pour ne pas dire rejet total souvent) cantonnée dans son rôle de boniche, fabriquant des vêtements avec les peaux des animaux chassés, reléguée dans sa cuisine à faire le ménage ou des confitures.
Quand elle est battue c’est qu’elle l’a bien cherchée.
Hélèna est totalement désémotionnalisée lorsqu’il est question de sa mère, par ignorance surtout de sa condition de captive.
L’ambivalence des sentiments oscille entre passé et présent, comme dans le récit.
Le passé de la sauvageonne qui aime et admire son père plus que tout au monde contraste admirablement bien avec la lucidité de la femme adulte qui a fui et qui désormais veut fuir son père à tout prix. Car Héléna s’est construite dans la contradictions des sentiments…
Et c’est là que l’on reparle de l’Enfance, thème cher à mon coeur, car cette enfance, inexorablement nous construit qu’on en suive le chemin tracé par nos parents ou qu’on décide de prendre un chemin de traverse par opposition à l’éducation donnée.
Elle nous poursuit, sans cesse.
Héléna a bien 2 facettes, naïveté parfois touchante de petite fille et clairvoyance que quelque chose ne tourne pas rond dans ce huit clos qui se déroule dans les marais.

Héléna m’a rappelée la petite Turtle sous bien des aspects dans « My absolute darling » de Gabriel Tallent. Même si les problématiques sont différentes, on retrouve ce climat irrespirable, oppressant dans lequel évolue une petite fille qui ne voit pas où est le mal avant qu’elle n’en sorte.
L’écriture de Karen Dionne nous plonge tellement dans l’univers de ce marais qu’on a réellement l’impression d’y vivre. J’ai aussi beaucoup aimé les réflexions de l’auteur sur la construction de l’adulte dans le sens de savoir ce que l’on garde exactement de son enfance lorsque l’on vieillit. En d’autres mots : peut-on décider d’être quelqu’un d’autre en poussant les murs de son enfance ?
Ce livre est très bien construit,
Riche,
Emouvant,
Touchant,
Suscitant beaucoup d’interrogations de la part du lecteur. Et beaucoup d’émotions !!!
Bref, mettez-le dans vos piles à lire 😉

 

 

 

 

Une réflexion sur “LA FILLE DU ROI DES MARAIS, Karen Dionne – JC Lattès

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