Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

L’escalier dans les bois de Chuck Wendig

En 2021, Chuck Wendig m’avait impressionné avec son roman « Les somnambules », qui était un bijou de genre. Il était évident que j’allais me précipiter sur « L’escalier dans les bois» qui paraît à nouveau chez Sonatine. 

En juin 1998, cinq adolescents entrent dans les bois de Highchair Rocks, dans le comté de Bucks, en Pennsylvanie. Quatre seulement en ressortent. Ce soir-là, les cinq membres de l’Alliance, un pacte d’amitié qu’ils se sont juré de ne jamais trahir, tombent sur un escalier en plein milieu de la forêt. Autour, rien. Pas de maison ou de bâtiment. Matty Shiffman, celui que tout le monde admire et qu’aucun d’eux n’a jamais osé égaler, le gravit par bravade après une dispute avec un autre membre du groupe. Il n’en redescendra jamais, et l’escalier, lui, disparaît. 

Vingt-cinq ans plus tard, Nick Lobell convoque le reste du groupe sous un prétexte terrible. Il se dit condamné par un cancer, et invoque une dernière fois l’Alliance afin de réunir tout le monde avant de mourir. Il y a Owen, informaticien raté rongé par l’anxiété et l’automutilation qu’il dissimule depuis l’adolescence. Lore, ex-Lauren devenue conceptrice de jeux vidéo à succès, cultivant une indépendance farouche pour ne plus jamais dépendre de personne. Et Hamish, ancien geek devenu agent immobilier lisse, marié, père de famille, converti à une foi qui semble masquer quelques failles. Tous répondent à l’appel, d’abord par fidélité, mais aussi par culpabilité. 

Ils ignorent que Nick va les mener à « L’escalier dans les bois», un second escalier identique au premier, planté dans une autre forêt. Portés par la peur, la loyauté ou l’orgueil, ils le gravissent et se retrouvent projetés dans une maison qui n’existe nulle part. Celle-ci fait bouger les pièces au fur et à mesure de leurs pérégrinations, sans aucune logique et surtout sans aucune porte de sortie. Mais elle semble se nourrir de chacun d’eux.  

Dans ce dédale de couloirs mouvants et de pièces changeantes, les quatre de l’Alliance avancent au rythme de souvenirs profondément enfouis, et de vérités révélées au grand jour sans anesthésie. Une amitié abandonnée depuis vingt-cinq ans peut-elle encore tenir debout quand il ne reste que les ruines de ce qu’elle fut ? 

Chuck Wendig donne à l’amitié une place centrale dans le roman. Cet espace de confiance que l’on construit à plusieurs et qu’on doit continuer d’habiter pour qu’il reste debout prend toute la place. Quand l’amitié est mise à mal par des événements particuliers, la culpabilité pollue le mental de façon très différente. Ainsi, on peut se sentir coupable pour un ami disparu, coupable d’avoir survécu, ou encore coupable d’avoir grandi et changé sans préavis. « L’escalier dans les bois» explore ce que devient une identité forgée à l’adolescence lorsqu’elle se heurte, vingt-cinq ans plus tard, à qui l’on est réellement devenu. Autant dire que ce sujet m’a passionnée de bout en bout, et chaque lecteur en retirera quelque chose. 

Mais le plus troublant, c’est ce que chacun découvre des autres. Vingt-cinq ans d’amitié laissent des zones d’ombre que la maison s’empresse d’éclairer. On croit connaître ses amis d’enfance par cœur, et pourtant, pièce après pièce, chacun apprend ce que l’autre a toujours tu, parfois depuis l’adolescence. Au-delà de la confrontation individuelle avec son propre passé, cette mise à nu collective ancre le récit dans une réalité troublante et dans le vécu personnel de chaque lecteur. La question « peut-on vraiment prétendre aimer quelqu’un si l’on ignore tout de ce qui l’a façonné ? » traverse tout le roman, à l’instar de l’amitié qui résiste ou non à la vérité.

Pour ce faire, l’auteur introduit du fantastique pour offrir au roman dit « réaliste » un levier qu’il ne possède pas. Il lui donne un corps, des murs, des couloirs, quelque chose d’aussi banal qu’une maison. Car la maison est un lieu qui nous concerne tous. Quelle que soit notre histoire, l’endroit d’où l’on vient, celui qu’on a fui, celui qu’on tente de reconstruire à l’âge adulte pour ne pas répéter ce qu’on y a connu enfant, la maison fait partie de nous. 

En choisissant une demeure mouvante, sans logique architecturale stable, l’auteur matérialise une idée que j’ai trouvée géniale : une maison n’est jamais seulement un lieu, elle est une mémoire vivante de ce qui s’y est joué. Ainsi, le fantastique devient un instrument de vérité. Il permet aussi de dire une chose parfaitement tangible sur la manière dont un foyer peut protéger ou abîmer.

Il était donc logique que « L’escalier dans les bois» alterne les points de vue. On glisse d’un personnage à l’autre, ce qui permet à chacun de montrer comment il perçoit la maison parce qu’il y apporte sa sensibilité et son vécu. La narration entrelace en permanence deux temporalités, l’été 1998 et le présent, si bien que le passé ne cesse jamais vraiment d’infuser dans le récit. Ainsi, la tension est permanente. L’écriture elle-même se distingue par des phrases courtes, nerveuses, ponctuées de ruptures brutales, qui miment souvent l’essoufflement et la panique des personnages. Car vous vous doutez bien que les différentes pièces de la maison exhibent des êtres et des scènes parfois franchement horrifiques. 

Par opposition à ce rythme effréné, la poésie se déploie parfois, notamment lorsque le roman s’arrête pour méditer sur l’amitié ou sur la notion de foyer. Savoir allier la cadence frénétique et des pauses presque philosophiques de réflexion apporte à ce texte une profondeur sensible qui m’a totalement séduite. 

Ce que je retiens de « L’escalier dans les bois», c’est cet équilibre parfait entre le fantastique et le réel, un équilibre où le premier ne vient jamais écraser le second, mais se met à son service. Sous couvert de maison hantée, Chuck Wendig met en lumière ce que le lieu, censé être par définition l’endroit de toutes les protections, est souvent celui de tous les dangers. Évidemment, je n’ai pas pu lire ce roman sans repenser à ma propre maison d’enfance et à tout ce qui y a été dissimulé. Personne ne sait réellement ce qui se cache derrière les portes closes. Voilà pourquoi j’ai ressenti tant d’émotions : ce texte m’a obligée à revenir chez moi.

Ce sont précisément ces intériorités mises à nu, quatre foyers d’enfance dont les cicatrices n’avaient jamais vraiment séché, qui font de « L’escalier dans les bois» un roman habité qui touche autant. Sous certains aspects, l’amitié est une habitation partagée, une autre forme de foyer, avec ses zones d’ombre, et la maison « magique » devient le réceptacle de tous les traumatismes enfouis. 

J’ai aussi beaucoup apprécié le fait que l’auteur ne s’enferme pas dans un genre. Le récit glisse du « survival horror » à la réflexion intime, de la peur à la poésie, du roman contemporain au roman de genre. Cette liberté m’a rappelé la manière dont Gabrielle Zevin convoque le jeu vidéo comme métaphore de l’amitié et de la création dans « Demain, et demain, et demain ». Ici aussi, le vocabulaire du jeu vidéo sert de support au développement de l’indicible pour tendre vers le lisible.

Comme dans « Les somnambules », les émotions sont multiples et c’est ce que je recherche dans mes lectures. Il y a la peur sèche et physique du frisson bien construit, mais traversée d’une tendresse infinie pour ces quatre adultes empêtrés dans leurs failles. Il y a la colère dévastatrice face à l’injustice de certaines blessures d’enfance. Il y a la nostalgie pour un passé commun, mais aussi la gratitude de voir un peu de soi dans l’Autre. Cette instabilité émotionnelle va de pair avec l’amitié adulte, faite de joies anciennes ressuscitées et de douleurs qu’on croyait digérées. Je suis sortie de cette lecture avec un cœur presque essoufflé d’avoir autant changé de registres. C’est ce qui fait la beauté et le charme de « L’escalier dans les bois». 

Je rajoute qu’il est difficile de ne pas penser à « Ça» de Stephen King, ou à l’esthétique de « Stranger Things» puisque la trame d’adolescents liés par un pacte et rattrapés des décennies plus tard est présente, mais Chuck Wendig s’en détache avec assez de singularité pour que la comparaison reste un clin d’œil. 

« L’escalier dans les bois» va vous hanter longtemps… et ses thématiques vont vous faire cogiter. Qu’est-ce qu’un véritable ami ? La réponse à cette question se trouve dans ce livre.

Traduction : Paul Simon Bouffartigue

Titre original : The Staircase in the Woods

Roman reçu en service de presse- Chronique non rémunérée 


Editeur : Sonatine

Sortie : 17 septembre 2026

504 pages, 25 euros

Découvrez aussi : Les somnambules, Chuck Wendig

D’autres avis sur le roman – Babelio –

7 réflexions sur “L’escalier dans les bois, Chuck Wendig.

  1. Yvan dit :

    Tu t’en doutes, je vais aller l’acheter immédiatement, c’était prévu, c’est même l’une de mes priorités de cette année ;-). Content de savoir que cette lecture était à la hauteur. Et tu le sais aussi, le mélange des genres c’est ce que je préfère !

  2. Tu le vends extrêmement bien…

  3. Aude Bouquine dit :

    Quelle lecture ♥️

  4. Anonyme dit :

    Oh la la… J’avais tant aimé « Les somnambules » ! Il va falloir que j’aille l’acheter, donc !

  5. Patricia Brassinne dit :

    Malgré cette magnifique chronique je ne suis pas tentée.
    Pas grave je ne manque pas de lecture loin de là

  6. laplumedelulu dit :

    Oh la la, ta chronique. 😍 Merci à toi pour le partage 🙏 😘

  7. Aude Bouquine dit :

    Obligatoirement ! C’est excellent

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