Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

L’île hallucinée de Julien Freu

Avec « L’île hallucinée », Julien Freu clôt sa trilogie des Nineteens commencée avec « Ce qui est enfoui » et suivie par « Hors la brume». Nous sommes toujours dans les années 90, mais cette fois sur une île battue par les vents. Une disparition d’enfant fend l’apparente tranquillité de la communauté insulaire d’Hurlin. Deux enfants, Anh et Jonas, alertés par un chien, découvrent un corps. Mais la dépouille disparaît mystérieusement et le chien s’avère être mort depuis vingt ans. Assez vite, l’enquête se heurte à l’imaginaire collectif qui s’emballe, nourri de légendes et de créatures appelées « Ouinkiz ». 

Durant quatre années, le roman suit des adultes « enquêteurs », et des enfants pris dans une spirale où les secrets, la peur et la violence contaminent tout. 

« L’île hallucinée » devient alors un théâtre nourri de mythes et de manipulations. Dès le commencement, quelqu’un attend dans les coulisses. Le pays d’Oz traverse le roman et devient une clé que l’on retourne dans toutes les serrures. « I’ve a feeling we’re not in Kansas anymore. » Soyez vigilants, entre réalité et illusions, Julien Freu nous entraîne dans une histoire où croire ce que l’on voit serait une erreur de débutant. 

L’île d’Hurlin n’est pas un cadre posé là pour faire couleur locale. Elle est d’une beauté un peu vénéneuse qui laisse une sensation de danger diffus. L’océan n’est pas plus rassurant, les forêts cachent des zones d’ombre et même les maisons semblent avoir une mémoire. Julien Freu crée ici une atmosphère qui fait du paysage un organisme vivant. Les descriptions sont d’une beauté à couper le souffle sans jamais omettre d’y insérer le côté inquiétant qui fait de « L’île hallucinée » un lieu à part. 

Posez sur ce lieu un filtre des années 90 et vous serez envahis par une texture et un rythme différent. Car, en 1996, on avait peur autrement. Les rumeurs et les légendes des lieux reculés se transmettaient de génération en génération, sans aucune possibilité numérique de les vérifier. Sur l’île d’Hurlin à la beauté si déstabilisante qu’elle nous donne envie d’y rester, une machinerie plus complexe se cache derrière la splendeur du paysage qui fonctionne comme un rideau…

L’ensorceleur Freu accentue ce vertige en mélangeant les genres. Du roman noir. Du presque-fantastique. Du récit d’apprentissage. Au-dessus de l’intrigue plane une dimension plus introspective, plus littéraire aussi, qui autorise plusieurs degrés de lecture. Certes, l’intrigue est importante, mais dans « L’île hallucinée », il y a tellement plus de registres développés, qui chacun se nourrissent l’un l’autre. Un numéro de prestidigitateur où le lecteur ne sait jamais tout à fait ce qu’il doit ressentir. Donc, il ressent absolument tout. Magique !

À l’instar de ses précédents romans, l’enfance a une place prépondérante. Ce n’est pas l’âge de l’innocence, c’est l’âge de la croyance absolue, l’âge où l’on fabrique des rituels. Chuchotez un mot interdit trois fois, et le monstre apparaîtra. Anh et Jonas incarnent cette zone avec une justesse qui touche les étoiles. Ce sont des enfants d’avant la saturation permanente des écrans, des enfants qui construisent leurs mythes, et surtout qui valorisent l’amitié au-dessus de tout. Grandir dans « L’île hallucinée », c’est découvrir que le monde qui semblait magique est fait de portes condamnées et d’adultes qui arrangent les récits. 

Pourtant, cette période bénie est celle où l’on veut encore croire qu’il y a un magicien… Le génie de l’auteur est d’avoir inséré dans son roman une pléthore d’allusions au pays d’Oz. Car, quand le monde fait trop mal, on préfère imaginer la présence d’un magicien à l’œuvre. Même imposteur, même monstrueux, pourvu qu’il donne une forme à ce qui n’en a pas. On se surprend alors à espérer que le monstre soit « vrai », parce que l’alternative, le réel nu, humain, est parfois insoutenable.

Même en 1996, l’horreur ne vient pas seulement des forêts ou des légendes… Elle vient de l’intimité du foyer. La maltraitance domestique est ici une matrice narrative, et explique la nécessité de se construire un ailleurs. Elle fait comprendre pourquoi certains personnages ont un besoin vital d’une histoire plus grande qu’eux, car la légende devient un pansement (ou une armure). Derrière le rideau qui nappe « L’île hallucinée », il y a souvent un adulte qui chuchote et ferme doucement la porte. L’enfant s’en arrange, se tait, ou confond l’amour et la peur. Le texte montre comment la violence domestique fabrique des enfants capables de croire n’importe quoi, pourvu que cela donne un sens à leur douleur… Un monstre extérieur est souvent plus supportable qu’un monstre intime. 

Dans ce genre-là, les Ouinkiz sont l’une des inventions les plus réussies du roman, parce qu’ils opèrent à plusieurs niveaux simultanément. Il y a l’efficacité narrative pure (silhouette, couleur, apparition), mais leur vraie puissance est d’une tout autre nature. La communauté de l’île fabrique ses monstres pour éviter de regarder ses propres crimes. Julien Freu a fait le choix de décrire la rumeur comme un être vivant. Un récit naît, se propage, mute en passant de bouche en bouche, acquiert une certitude et finit par avoir valeur de fait. L’hallucination collective devient une stratégie de cohésion. 

Ainsi, les Ouinkiz du roman deviennent les grandes illusions d’Oz. Leur couleur jaune agit comme une balise viscérale. 

Une île peut avoir ses mythes et ses monstres fabriqués de toutes pièces, mais elle n’existe vraiment que par ceux qui la traversent. Les personnages créés dans « L’île hallucinée » sont d’une épaisseur si remarquable qu’ils en deviennent inoubliables. Julien Freu n’en fait pas des héros. Ils existent avec leurs contradictions, leurs manières très particulières de tenir debout dans un monde qui penche. Ils sont vrais. En chacun, on se reconnaît d’une façon ou d’une autre. 

Louen incarne le flic qui porte l’enfance en lui. Il avance avec une fatigue qui ne date pas d’hier, une de celles qui ont appris tôt à tenir debout. Il est attachant, car il n’est pas exemplaire. Il est traversé par la colère, par une honte tenace, par un rapport compliqué à la douceur. Il n’est pas là seulement pour rétablir l’ordre. Il sait que celui-ci peut être une mise en scène, et qu’il faudra peut-être renverser le décor pour atteindre quelque chose de vrai. Il refuse d’être hypnotisé par la façade d’Oz.

Dozert, lui, est la vraie surprise de « L’île hallucinée ». Julien Freu lui a donné l’humour comme super pouvoir. Dozert déborde. Dozert fonce. Dozert ne se laisse pas avaler par le décor. Il empêche l’histoire de se prendre pour une légende. Ses répliques ont de la chair et du mordant. Il est donc l’inverse du magicien d’Oz, puisqu’il donne des coups dans le décor. Pour le lecteur, Dozert a une fonction émotionnelle précieuse, car il offre un souffle et un rire qui empêchent l’étouffement.

Quant à Anh et Jonas, ils sont le cœur battant du roman. Ils partagent une loyauté brute, celle qu’on ne trouve qu’à cet âge où l’amitié est encore une question de vie ou de mort. Ils sont doux, ont un profond sens de l’amitié. Ce sont des personnages d’une perfection remarquable, aussi inoubliables que Patch et Saint (« Toutes les nuances de la nuit »). Ils nous renvoient à cette époque où nous avions leur âge : la nostalgie des lieux chéris, la sensation grisante de liberté et ces ombres, déjà là, qui commencent à s’étirer derrière soi. Ces deux protagonistes nous donnent envie de tendre les mains à travers les pages pour les retenir encore un peu… 

L’architecture imaginée de « L’île hallucinée » rend le récit diablement efficace. Le roman avance par paliers inattendus, qui donnent l’impression d’une descente organisée. Chaque partie déplace le centre de gravité. D’abord la disparition, puis la montée du mythe, puis la plongée dans le lieu-source, enfin l’épilogue. Un peu comme si l’on suivait le mouvement d’une spirale jusqu’au lever de rideau final. Et chaque grande partie retire une couche d’illusion en livrant sa dose de révélations. L’épilogue démontre que la magie cachait autre chose… 

Cette construction assez osée, puisque chaque partie nous sépare des personnages d’un an, fonctionne parce que le roman assume une ambition littéraire franche. Il est « écrit ». Sensoriel, nerveux dans l’action, ample dans la description, tranchant dans les dialogues. D’un point de vue narratif, sur la forme pure, l’écriture ose une présence presque physique. Elle s’impose avant même que l’on comprenne ce qu’elle dit. Chaque phrase reste juste. 

Enfin, il me reste cette sensation que l’écriture de ce roman s’apparente à une séance de spiritisme. « L’île hallucinée » raconte ce que fait une histoire quand elle devient plus forte que ceux qui la portent. L’écriture de Julien Freu a quelque chose de « médiumnique » dans la mesure où elle convoque, elle appelle, elle fait revenir des voix qu’on croyait enterrées. Elle fait parler les fantômes. Les secrets changent de forme, et deviennent des silhouettes. 

Et, un jour, quelqu’un écrit et raconte. Le récit devient alors l’endroit où le passé accepte enfin de se montrer parce qu’il n’en peut plus de rester derrière le rideau. Le pays d’Oz devient une mise en abyme de l’écrivain. Il est celui qui fabrique un monde, dresse les décors et règle la lumière. Le romancier, ce magicien, imposteur parfois nécessaire, crée une illusion pour que la vérité puisse être regardée en face. Et, quand l’histoire s’arrête, on réalise à quel point on avait besoin d’y croire encore un peu. 

Ce genre de monde, ouvert pour notre plus grand bonheur, adoucit les blessures les plus mordantes, pour, l’espace d’un instant, panser nos plaies. Le grand pouvoir de la littérature…

Roman reçu en service de presse — Chronique non rémunérée 

Editeur : Actes Sud

Sortie : 4 mars 2026

336 pages, 22,50 euros, « L’île hallucinée », trilogie des Nineteens

 

Chronique : Hors la brume, Julien Freu.

Chronique : Ce qui est enfoui, Julien Freu

L’île hallucinée sur Babelio

14 réflexions sur “L’île hallucinée, Julien Freu.

  1. Yvan dit :

    Sacrée expérience de lecture que tu viens de faire ! Gageons que tu ne seras pas la seule et qu’ils seront nombreux à suivre ton conseil enthousiaste !

  2. Aude Bouquine dit :

    Ah ben j’espère bien !! Je vais prendre mon bâton de pèlerin, tu le connais 😉

  3. Yvan dit :

    oui je te connais 😉

  4. J’ai déjà les deux précédents de l’auteur, achetés sur tes conseils, et celui-ci rejoindra bientôt mes étagères aussi. Mais je ne traînerai pas, cette fois, à le découvrir ! Vu les émotions provoquées par le Whitaker et le parallèle de puissance émotionnelle que tu fais entre les deux romans, je n’ai pas le droit de le laisser se morfondre dans ma pal 😉

  5. Aude Bouquine dit :

    Tu sais que j’y pense tous les jours depuis que je l’ai refermé ? Ce livre a eu un sacré effet sur moi 😘

  6. J’ai cru comprendre 😊. Je ne pourrai pas m’y plonger tout de suite, mais dès que mon esprit sera à nouveau accessible, je lui en ouvrirai les portes 😊

  7. Patricia Brassinne dit :

    Je me laisse tenter mais je vais commencer par le premier.
    J’espère que le côté « magique » n’est pas trop présent.
    Merci beaucoup

  8. laplumedelulu dit :

    Quelle belle chronique encore une fois 😍. Merci à toi pour le partage 🙏 😘

  9. belette2911 dit :

    Pas besoin de ton bâton, je le note de suite ! J’avais aimé « ce qui est enfoui » et je voudrais lire « Hors la brume ». J’ajoute celui-ci et ma PAL va faire la gueule 😉

  10. Céline C. dit :

    Comme je te le disais sur Instagram, j’ai adoré les deux précédents, et il me tarde de découvrir le dernier de ce triptyque, plus encore maintenant que je t’ai lue 😉. Très belle chronique, merci Aude pour ce partage.

  11. Claude~Edith Ettedgui dit :

    Merci Aude, j’habite à l’étranger et grâce à vous je peux choisir mes livres et savoir lesquels écouter, j’aime particulièrement ecouter

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