J’ai abordé « Intelligence mortelle » en sachant qu’il s’adressait aux jeunes lecteurs (à partir de douze ans). Même avec cette grille de lecture en tête, j’ai terminé ma lecture avec une certaine frustration. En effet, ce thriller technologique ne tient jamais vraiment les promesses de sa 4e de couverture. Et pourtant, les ingrédients semblaient parfaits.
Imaginez un peu… Une villa bardée de technologie, coupée du monde par une violente tempête de neige. Deux enfants, Jo et Tommy, accompagnés de Rosa, leur gouvernante. Pendant tout un week-end, ils se retrouvent seuls, car leurs parents sont en voyage.
Enfin, seuls… pas tout à fait. Teresa, l’intelligence artificielle qui régit chaque recoin de la maison, veille sur eux. Elle répond, protège et sécurise. Jusqu’à ce qu’elle cesse d’obéir. Le piège se referme alors et un huis clos se met en place. Sauf que l’histoire, elle peine à décoller.
Roland Godel a misé sur la rapidité. Les chapitres défilent, l’action s’accumule, la tension est censée grimper par la multiplication des incidents. Malheureusement, cette vitesse laisse une sensation de précipitation. Le danger se dévoile bien trop rapidement, et une fois identifié, « Intelligence mortelle » se contente d’avancer mécaniquement.
Là où un roman sur une maison connectée pourrait jouer sur ce moment où le confort bascule imperceptiblement vers la prison, où la surveillance devient oppression, « Intelligence mortelle » choisit des effets trop attendus. Je n’ai jamais ressenti cette montée progressive vers le cauchemar. Le scénario se déroule sans vertige et sans réelle imagination.
Les personnages souffrent de cette même impression d’évidence. Jo et Tommy, enfants espiègles qui veulent profiter de l’absence parentale et tester les interdits, ont des rôles purement narratifs. Rosa, qui devrait représenter la figure protectrice et adulte, reste étrangement en retrait. Elle n’acquiert aucune véritable dimension face à la menace technologique. Le père, notamment, n’existe que par cette foi aveugle en la technique qu’il a lui-même mise au point. Ainsi, tous les protagonistes de « Intelligence mortelle » demeurent des silhouettes sans densité et sans poids.
Quant aux dialogues, ils n’explorent jamais la psychologie, et ne creusent pas les conflits intérieurs. De fait, la tension reste cantonnée aux événements extérieurs, sans jamais s’enraciner dans l’émotion. Or, sans cette profondeur, le suspense s’évapore.
Quid de Teresa, l’intelligence artificielle ? Ce qui terrifie réellement dans une maison connectée réside, selon moi, dans le fait qu’elle détient les clés de votre réalité quotidienne. Quand elle contrôle l’électricité, les accès, le chauffage, les verrous, chacune de ses actions peut devenir une menace vitale. « Intelligence mortelle » comprend cela en filigrane, puisque le piège n’est pas une simple pièce verrouillée, c’est l’infrastructure entière qui se retourne contre vous.
Cependant, cette intuition reste sous-exploitée. Les questions essentielles, comme la surveillance généralisée, notre dépendance au confort automatisé, la façon dont une IA interprète nos consignes ne sont qu’effleurées au profit de l’action. Pour un roman ancré dans un sujet aussi contemporain, ce manque d’approfondissement m’a déçue. Et pas uniquement du point de vue d’un lecteur adulte, car la littérature jeunesse peut, elle aussi, bousculer.
Je lis régulièrement de la littérature jeunesse. Je sais qu’elle peut être exigeante et dense. Les adolescents ou jeunes adultes ne sont pas des lecteurs qu’il faut sous-estimer. Ils méritent des récits qui les bousculent, qui posent de vraies questions, qui acceptent la complexité et l’ambiguïté. « Intelligence mortelle » semble avoir été écrit avec une conviction de simplification.
On obtient alors un thriller technologique sans véritable profondeur, où l’efficacité narrative masque mal l’absence de substance. À mon sens, ce n’est pas rendre service au jeune lectorat que de lui proposer une version aseptisée d’un sujet pourtant fascinant. Et c’est un peu le prendre pour moins intelligent qu’il l’est.
C’est d’autant plus dommageable que l’atmosphère possédait un potentiel remarquable. Neige, isolement, villa ultramoderne perdue dans un paysage hostile sont des éléments qui, tous réunis, pouvaient installer une oppression croissante. La tempête aurait pu se transformer en force narrative, accentuant le moindre grincement. Au lieu de cela, le décor demeure un prétexte fonctionnel pour empêcher les personnages de fuir.
On devine les possibilités d’un huis clos sensoriel, mais le roman passe à côté. À mon avis, l’idée de départ méritait un traitement bien plus audacieux. Or, dans mes lectures dites « jeunesse », les auteurs osent davantage. « Intelligence mortelle » n’aura pas satisfait ces exigences-là. Dommage.
Roman reçu en service de presse par Netgalley — Chronique non rémunérée
Editeur : Actes Sud Jeunesse
Sortie : 7 janvier 2026
160 pages, 14,80
Sans moi cette fois ci. Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘
On est sans doute super exigeants comme lecteurs tous les deux, avec ce genre de sujet. C’est logique d’attendre beaucoup de profondeur. A voir si ça peut aider à réfléchir quand on est jeune ado
Je te rejoins, tout comme nous, le lectorat jeunesse a besoin d’être bousculé, confronté, de réfléchir à un sujet.
Mais clairement ! Là, on le prend pour un imbécile.
Non. Y a rien à réfléchir. C’est bien le problème.