Que dire « À propos de Nora » ? Nora Sheehan, treize ans, est accusée du meurtre de son frère Nico. Elle a tiré sur lui à bout portant, « une fois dans l’oeil et deux fois dans la poitrine ». Dans son premier roman, Kristin Koval creuse dans les couches du temps familial, là où les secrets anciens se transforment en failles. En effet, alors que David, père de Nora, demande de l’aide à Martine Dumont, sa voisine et avocate, le lecteur comprend rapidement qu’entre les deux familles existe une histoire commune. Les Sheehan (famille de la victime), et les Dumont partagent une rupture ancienne dont personne ne parle ouvertement, mais que tous portent comme une cicatrice mal refermée.
Tout l’enjeu d’« À propos de Nora » explore le fait qu’un traumatisme initial, jamais véritablement traversé ni pleuré, prépare le sol sur lequel un second désastre viendra s’abattre. Ce roman n’est ni un thriller ni un polar. Il s’agit plutôt d’un drame familial stratifié où la dimension judiciaire sert de révélateur aux blessures enfouies. Le texte utilise les codes du procès pour explorer ce que nous transmettons sans l.e vouloir.
Pour aider Martine proche de la retraite à défendre Nora, elle appelle son fils Julian à la rescousse. Lui aussi est avocat de métier. Il quitte New York pour retrouver le Colorado de son enfance. Plus jeune, il était très proche de la mère de Nora, Angie. Alors que l’accusée s’enferme dans le mutisme, et que les stratégies juridiques s’élaborent, le passé refuse de rester à sa place. Avec le retour de Julian, il resurgit par fragments. Cette mémoire enfouie recommence à suinter…
Ainsi, « À propos de Nora » est construit sur une double temporalité. On aurait pu craindre un simple mécanisme de révélations progressives, mais Kristin Koval joue plus finement. Le passé est une véritable mémoire vivante, une pulsation qui bat au même rythme que le drame contemporain. Les basculements d’époque s’opèrent naturellement, par différents biais, un mot, un objet, ou encore un souvenir qui s’impose. Le lecteur mesure rapidement que l’histoire ne se limite pas à une nuit, ou au procès. Elle se déploie sur des décennies, tissées de silences hérités, ou d’émotions laissées en friche.
Cette construction démontre par l’expérience de lecture elle-même que le choc originel ne s’immobilise jamais dans le passé. Il continue de produire du « réel », il modèle la manière d’aimer, de mentir, de protéger ou de faillir. Il va même jusqu’à décider de qui parlera et qui se taira, de qui s’effondrera et qui maintiendra l’apparence. Assurément, il fabrique le terrain instable sur lequel un nouveau drame vient se percuter. Alors, l’écroulement du passé et celui du présent s’accélèrent.
Paradoxalement, Nora, dont le prénom occupe le titre français, demeure insaisissable. Elle incarne l’opacité profondément humaine d’une enfant prise dans un événement qui la dépasse entièrement. Son mutisme force l’entourage à parler à sa place, à projeter des intentions, à bricoler des interprétations.
Car, Kristin Koval joue avec notre faim de causalité. Le lecteur cherche à savoir pourquoi elle a abattu son frère et veut découvrir son mobile. Il veut être rassuré sur la cohérence du monde, mais l’autrice lui refuse les explications. Certains actes, particulièrement quand ils mêlent l’enfance, la famille, la terreur et la souffrance, résistent à toute réduction explicative. « À propos de Nora » ressemble à l’existence réelle, avec ses angles morts, ce qu’on ne démêle jamais complètement. Et tandis que Nora se mure dans son silence, le lecteur observe ce que ce vide provoque chez autrui. Son mutisme agit en réalité comme un miroir et expose les secrets les mieux gardés.
Car ici, l’intime devient public. Il m’a semblé que le roman captait formidablement bien la mécanique collective à l’œuvre. Il saisit cette atmosphère particulière où la sphère privée se trouve brutalement exposée, où une cellule familiale se transforme en fait divers, et où l’on prétend connaître les gens simplement parce qu’on les a vus grandir. Le drame échappe alors à ceux qui le subissent puisqu’il devient public.
Face à cette dépossession, les parents Sheehan vacillent. Ils ont déjà perdu un enfant et risquent d’en perdre un second. Lorsqu’un enfant tue un autre enfant, tous les repères volent en éclats : l’amour n’est plus un refuge et la culpabilité se répand partout. En sus, dans « À propos de Nora », le passé s’infiltre dans tous les interstices.
Martine et Julian confèrent au récit une dimension juridique, parfois d’une violence inouïe. Le texte met face à face deux pulsions contradictoires, celle d’une collectivité qui exige une sanction claire, et celle d’une réhabilitation possible, plus nuancée. Mais au-delà de ce débat philosophique, c’est le système judiciaire américain qui devient un personnage à part entière. La possibilité de juger Nora comme une adulte, malgré ses treize ans, plane sur tout le roman. Cette menace transforme l’institution en arène : c’est la question même de ce qu’est l’enfance et de ce qu’on peut lui pardonner qui est mise en balance. Cette machine juridique et ses procédures impitoyables peuvent broyer des vies déjà fracturées.
Ici encore, la double temporalité joue un rôle central. Parce que le passé a déposé ses blessures, les personnages abordent le drame actuel déjà meurtris, et déjà suspects de quelque chose. La justice réclame des versions stables, mais ici, tout vacille car on progresse sur des couches superposées que l’on soulève pas à pas.
Par exemple, Julian incarne cette déchirure entre l’homme qu’il est devenu et l’adolescent amoureux qu’il a été. Le présent le convoque, mais le passé le happe. Défendre Nora, c’est aussi forcer une porte qu’il croyait avoir murée à jamais.
L’imperfection comme vérité humaine est au coeur d’« À propos de Nora ». Il est donc logique d’affirmer que la grande réussite tient aussi aux personnages. Ils existent pour vivre avec leurs contradictions. On peut les aimer puis leur en vouloir, les comprendre puis les condamner. Cette oscillation des émotions rend la lecture riche et prenante. Personne ne traverse « À propos de Nora » indemne, personne n’est entièrement innocent ou monstrueux. Il faut souligner que le titre original, « Penitence »,révèle bien l’état des protagonistes et laisse entrevoir la somme de ce qu’ils ont à affronter.
Ce roman est dense parce qu’il pèse sur la conscience. Il explore la tristesse, la colère, l’injustice, mais aussi l’idée que l’espoir n’est pas toujours une résolution heureuse. C’est parfois simplement une possibilité ténue. Quant au pardon, c’est un chemin bien escarpé… Je retiens cette double temporalité qui compose le livre et lui confère toute sa puissance. Les drames anciens ne s’effacent jamais tout à fait : ils se métamorphosent et rejaillissent en d’autres, plus épouvantables encore. Un peu comme si l’existence, faute d’avoir pu s’exprimer la première fois, recommençait à frapper pour être enfin entendue.
Si vous aimez les romans qui touchent à l’humain dans sa complexité comme « Il faut qu’on parle de Kevin » de Lionel Shriver, « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit », de Celeste NG ou « Sur ma peau » de Gillian Flynn, n’hésitez pas. Celui-ci ne vous lâchera pas. Au cœur des drames, nous restons souvent focalisés sur l’acte final… jamais sur le chemin souterrain qui y a conduit.
Roman reçu en service de presse — Chronique non rémunérée
Traduction : Héloïse Esquié
Titre original : Penitence
Editeur : Sonatine
Sortie : 8 janvier 2026
464 pages, 24,50 euros
Il est noté 😉
😍😍 J’en perds mes mots. Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Je suis intriguée, mais je ne suis pas sûre d’être réceptive à un sujet si intense en ce moment (même si c’est typiquement le genre de livre que j’aime).
Attends un peu dans ce cas, c’est mieux. C’est assez lent quand même, il faut le sentir.
Merci,
j’ai vraiment accroché à » Il faut qu’on parle de Kevin ».
Je bute sur le fait que le côté judiciaire soit trop « américain » pour moi et prenne le pas sur la profondeur de l’histoire.
Je le note malgré tout 😉